La sororité désigne une solidarité entre femmes, mais cette définition ne suffit pas à décrire ses usages. Le mot peut nommer une entraide dans la vie quotidienne, une manière de se reconnaître dans une expérience de sexisme ou une stratégie collective pour agir sur une situation. Il ne suppose ni une identité commune parfaitement homogène ni une entente permanente. Comprendre la sororité demande donc de tenir ensemble deux idées : des alliances sont possibles, et elles doivent être construites avec attention aux différences de position, de pouvoir et de vécu.
Sororité : une définition située
Dans son sens le plus courant, la sororité renvoie à une solidarité entre femmes face à des rapports de domination liés au genre. Elle peut prendre une forme très concrète : écouter une collègue, transmettre une information, accompagner une personne dans une démarche, recommander son travail ou intervenir lorsqu’une remarque sexiste la met en difficulté. Elle peut aussi désigner un lien de confiance dans un collectif, une association, un groupe militant ou un réseau professionnel.
Cette définition dépend du contexte. Une parole de soutien n’a pas le même effet au travail, en famille, dans une institution ou un collectif militant. Le terme peut décrire une relation vécue, mais aussi porter une attente politique : transformer un problème individuel en question collective. Soutenir une personne ne signifie pas approuver chacun de ses choix, et partager une lutte n’efface pas les désaccords.
La synthèse consacrée au féminisme rappelle la diversité des courants et des débats qui traversent les mobilisations. Pour prolonger ce repère, l’histoire des luttes sociales en France montre aussi que les formes d’organisation et les alliances dépendent des contextes. Le mot prend sens dans des pratiques, des rapports sociaux et des objectifs précis, plutôt que dans une supposée disposition naturelle des femmes à s’entendre.
Des usages féministes variés selon les contextes
Dans un usage descriptif, la sororité sert à nommer une solidarité qui existe déjà : des personnes se relaient, partagent des ressources ou refusent de laisser une autre seule face à une injustice. Dans un usage prescriptif, le mot indique ce qu’un groupe voudrait encourager, par exemple davantage d’écoute, de soutien ou de coopération. Cette différence compte : proclamer une valeur ne suffit pas à prouver qu’elle est effectivement appliquée.
Le terme circule dans des espaces différents : une association peut parler d’accueil, un collectif féministe organiser une campagne, un réseau professionnel lutter contre l’isolement. Ces emplois ne recouvrent pas exactement la même réalité. La sororité peut être intime, organisationnelle, militante ou symbolique.
Elle ne doit pas devenir un appel abstrait à la gentillesse. Demander de la sororité peut ouvrir un espace de protection, mais aussi mettre une pression sur celles qui ne souhaitent pas se définir ainsi. La question utile est alors : quelles pratiques sont proposées, qui peut y participer et quel problème cherche-t-on à traiter ? Une approche de la critique sociale aide à distinguer le vocabulaire mobilisateur des mécanismes concrets.
Solidarité vécue et stratégie politique
La solidarité vécue commence souvent par des gestes modestes. Croire une parole sans demander à la personne de démontrer immédiatement qu’elle mérite d’être entendue, faire circuler une information, partager un contact ou prendre le temps d’expliquer une règle peuvent réduire l’isolement. Ces gestes ne suppriment pas une discrimination à eux seuls, mais ils peuvent rendre une personne moins vulnérable et faciliter une action commune.
La sororité devient une stratégie politique lorsque des personnes mettent en commun des moyens pour modifier une situation. Elles peuvent rédiger une revendication, organiser une réunion, soutenir une collègue, négocier avec une direction ou créer un espace d’accueil. La force du collectif ne tient pas uniquement au nombre de participantes. Elle dépend aussi d’un objectif défini, d’une répartition des tâches, de la capacité à prendre des décisions et de la possibilité de rendre des comptes.
Les travaux réunis par la Stanford Encyclopedia of Philosophy sont utiles ici pour penser le savoir situé. Une personne placée à la marge d’une institution peut repérer un angle mort que celles qui y occupent une position plus favorisée ne voient pas. Écouter ces expériences ne signifie pas qu’elles doivent parler à la place de toutes ; cela permet de corriger une analyse trop générale et de mieux comprendre les conditions d’une alliance.
Il faut distinguer la solidarité entre personnes et la solidarité avec une cause. Une campagne peut réunir des alliées aux trajectoires différentes, tandis qu’un groupe de proximité peut apporter un soutien sans employer le vocabulaire féministe. L’entraide reste plus solide lorsqu’elle s’accompagne d’un partage explicite du travail et du pouvoir.
Pourquoi la sororité n’est pas automatique
Partager une catégorie sociale ne produit pas mécaniquement de la confiance. Les femmes peuvent être en concurrence pour un emploi, une promotion, une ressource ou une reconnaissance. Elles peuvent aussi avoir des intérêts divergents, des convictions politiques opposées ou des positions très différentes dans une organisation. Une cadre et une employée peuvent rencontrer le sexisme, mais elles ne disposent pas du même pouvoir pour le contester ni des mêmes risques à prendre.
Le mot peut devenir problématique lorsqu’il sert à réclamer le silence au nom de l’unité. Une personne qui signale une violence, une discrimination ou une décision injuste ne trahit pas nécessairement le groupe. Une alliance crédible doit pouvoir entendre une critique, examiner ses effets et modifier ses pratiques. Sans cette possibilité, la sororité risque de protéger l’image d’un collectif plutôt que les personnes qui le composent.
Il est donc utile de distinguer l’intention et l’effet. Un groupe peut se croire accueillant tout en imposant des horaires, un vocabulaire, des codes ou une disponibilité qui écartent certaines participantes. Les tâches de coordination, de traduction ou de médiation peuvent retomber toujours sur les mêmes personnes. L’appel à la solidarité perd sa portée si les conditions matérielles de participation restent inégalement distribuées.
La confiance se construit dans le temps. Elle suppose de respecter les limites, de ne pas exiger la confidence, de reconnaître les désaccords et de ne pas transformer chaque refus en preuve de mauvaise volonté.
Critiques intersectionnelles et rapports de pouvoir
Les critiques intersectionnelles montrent que les rapports de domination ne se résument pas à une expérience générale du sexisme. La classe sociale, le racisme, la sexualité, le handicap, l’âge, la religion ou le statut administratif modifient les obstacles rencontrés et les ressources disponibles. Une femme racisée, lesbienne, pauvre ou handicapée peut subir des mécanismes spécifiques qu’un discours centré sur « les femmes » ne décrit pas correctement.
Cette perspective demande de préciser qui est représenté, qui parle au nom du groupe, qui bénéficie des décisions et qui effectue le travail invisible. Elle invite à se méfier d’une unité construite à partir de l’expérience des personnes les plus visibles ou les mieux dotées. Lorsque cette expérience est présentée comme universelle, la sororité peut reproduire une hiérarchie dans le combat féministe.
Le savoir situé rappelle qu’une expérience particulière peut déplacer les priorités d’un collectif. Cela ne signifie pas qu’une personne détient à elle seule toute la vérité, mais que la discussion gagne en précision lorsque plusieurs points de vue peuvent contester l’analyse dominante.
Une sororité attentive évite deux écueils : nier les différences au nom d’une identité commune, ou considérer les groupes comme incapables de coopérer. L’enjeu est de construire des alliances sans demander aux personnes de laisser leur histoire, leurs besoins ou leur vocabulaire à la porte. L’auto-définition et le désaccord restent essentiels.
Comment la faire exister sans effacer les différences
Une sororité concrète commence par des règles discutées collectivement. Qui peut prendre la parole ? Comment les décisions sont-elles prises ? Comment les informations circulent-elles ? Quelles formes de participation sont possibles pour les personnes qui travaillent, prennent soin d’un proche, vivent avec un handicap ou disposent de peu de temps ? Répondre à ces questions évite de réduire l’inclusion à une déclaration de principe.
Le partage du pouvoir doit accompagner le partage des mots. Un collectif peut alterner les porte-paroles, rendre visibles les contributions, rémunérer certaines tâches lorsque c’est possible et prévoir un moyen de signaler un problème. Il peut accepter de ralentir une décision pour entendre une objection, plutôt que de traiter la rapidité comme une preuve d’efficacité.
La solidarité gagne à rester liée à un problème identifiable. Il est préférable de préciser les personnes concernées, les ressources disponibles, le résultat recherché et les limites de l’action. Cette méthode permet de vérifier si le collectif soutient celles qui sont le plus exposées ou valorise surtout les personnes déjà en mesure de s’exprimer. Elle laisse une place à l’évaluation : la décision a-t-elle amélioré l’accès, distribué le travail plus équitablement ou créé un nouvel obstacle ?
La sororité n’est donc ni une promesse d’harmonie ni une obligation de se reconnaître entre femmes. C’est une relation à construire, avec des désaccords et des responsabilités. Elle devient crédible lorsque l’entraide peut être discutée, que les différences ne servent pas à exclure et que le collectif corrige ses angles morts. Sa portée se mesure au partage du pouvoir.
Sources consultées :
- Féminisme, Wikipédia — contexte général sur la diversité des courants féministes.
- Feminist Social Epistemology, Stanford Encyclopedia of Philosophy — savoir situé, voix et rapports de pouvoir.