Le néolibéralisme est un terme disputé. Selon les textes, il peut désigner une refondation du libéralisme, un ensemble de politiques publiques ou une catégorie critique appliquée à l’État et à l’économie. Ces sens ne se superposent pas automatiquement. Une définition utile précise l’auteur, la période, les institutions et les instruments observés.
Néolibéralisme : une définition prudente
Dans son étude consacrée aux usages du concept, la sociologue Susan L. Mudge distingue plusieurs manières de parler du néolibéralisme : une histoire intellectuelle, une période de recomposition politique, un projet de gouvernement et une catégorie employée par la critique sociale (Mudge, What is neo-liberalism?). Cette pluralité compte : une définition attribuée à un historien des idées ne répond pas nécessairement à la même question qu’une définition utilisée pour analyser une réforme.
Un premier sens renvoie à des auteurs qui cherchent à renouveler le libéralisme dans un contexte marqué par les crises, les planifications et les conflits sur le rôle de l’État. Un deuxième décrit des politiques qui donnent une place importante à la concurrence, aux prix, à la propriété privée ou à la discipline des organisations publiques. Un troisième, plus polémique, rassemble sous la même étiquette des décisions très différentes. Mudge souligne justement que le concept change de portée selon le champ académique et l’usage politique retenu.
Le néolibéralisme ne se confond donc ni avec le libéralisme en général ni avec la simple présence du marché. La différence doit être établie à partir des textes, des objectifs et des dispositifs étudiés, plutôt qu’à partir du seul préfixe « néo ».
1938–1947 : des réseaux et des désaccords, pas une doctrine unique
Le Colloque Walter Lippmann, tenu à Paris en 1938, constitue un jalon documenté de cette histoire. Dans son étude de la genèse des réseaux néolibéraux, l’historien Angus Burgin décrit une rencontre où des penseurs libéraux discutent de la crise du libéralisme, de la concurrence, de la planification et de la place de l’État (Burgin, The Great Persuasion). Le colloque ne vaut pas comme acte de naissance d’un programme homogène : les participants ne partagent pas nécessairement les mêmes diagnostics ni les mêmes réponses.
La période comprise entre 1938 et 1947 montre un travail de rapprochement, de désaccord et de mise en réseau. Les questions portent sur la société de marché, les conditions de la concurrence et les limites de l’intervention publique. Parler d’une filiation unique efface ces débats. Burgin sert de repère historique ; il ne suffit pas à attribuer chaque réforme ultérieure à un même groupe.
La Société du Mont-Pèlerin, fondée en 1947, prolonge cette dynamique de réseau. Sa création ne clôt pas les controverses et ne transforme pas des positions diverses en doctrine parfaitement unifiée. Elle fournit un espace de circulation d’idées, de textes et de relations intellectuelles. La lecture de Mudge invite à ne pas confondre ce réseau, les doctrines défendues par certains de ses membres et les usages critiques construits plus tard autour du terme.
Entre 1938 et 1947, des acteurs identifiables discutent de la reconstruction du libéralisme et organisent des lieux d’échange ; les désaccords restent constitutifs de cette histoire. Cette chronologie ne déduit pas une recette applicable partout.
Marché, État et concurrence : quelles caractéristiques ?
Une grille d’analyse peut retenir plusieurs instruments récurrents : ouverture à la concurrence, transformation du statut d’entreprises publiques, recours aux prix et aux contrats, réforme des règles financières ou redéfinition des missions administratives. Leur présence ne suffit pourtant pas à qualifier une politique de néolibérale. Le contexte institutionnel, le but affiché, les protections associées et la manière dont le dispositif est appliqué changent l’interprétation.
L’État ne disparaît pas dans un système qui accorde une place importante au marché. Il peut rédiger les règles de la concurrence, organiser un secteur, surveiller les opérateurs, garantir un financement ou imposer des obligations de service. La question devient alors celle de la forme de l’intervention : production directe, régulation, délégation, mise en concurrence, contrôle des résultats ou combinaison de ces instruments.
Les mêmes mots recouvrent des réalités différentes. Une privatisation concerne la propriété ; une libéralisation peut modifier l’accès à un secteur ; une réforme financière touche les règles du crédit ou les contrôles ; une politique de change agit sur le cadre monétaire. Les distinguer évite de présenter une liste d’instruments comme un modèle complet.
La critique gagne en précision lorsqu’elle sépare décision, mécanisme et résultat. Un discours peut annoncer davantage d’efficacité, tandis que l’observation d’un secteur porte sur les prix, l’accès, la continuité ou la répartition des risques. Ces éléments ne conduisent pas nécessairement à la même conclusion. Une interprétation doit rester attachée à des sources et à la période étudiée.
Du débat doctrinal aux instruments : le cas chilien, 1973–1982
Le cas chilien permet de tester la grille sans en faire une preuve universelle. Entre 1973 et 1982, le pays connaît une transformation économique sous l’autorité de la junte militaire. Le chapitre consacré aux rapports de classe, à la communauté et au néolibéralisme au Chili décrit le rôle de plusieurs acteurs, dont les Chicago Boys, tout en invitant à relier les réformes aux rapports sociaux et aux institutions plutôt qu’à une étiquette isolée (« Class, Community, and Neoliberalism in Chile »).
La description doit séparer les acteurs. La junte exerce le pouvoir politique ; les économistes formés à Chicago participent à l’élaboration et à la diffusion de propositions économiques ; la Banque centrale intervient dans son domaine institutionnel. Ces positions ne sont pas interchangeables. Attribuer toute décision à un groupe unique ferait disparaître les arbitrages, les administrations et les contraintes propres à la période.
Les instruments mentionnés dans les sources comprennent des mesures de libéralisation, des privatisations, une réforme financière et une politique de change. Le document de travail de la Banque centrale du Chili présente des séries et des éléments techniques sur cette séquence ; il sert ici à identifier des instruments et leur périmètre, non à importer des chiffres sans vérification locale (Document de travail de la Banque centrale du Chili). La prudence est d’autant plus importante que la description d’un dispositif ne tranche pas, à elle seule, le débat sur ses effets.
Le cas chilien ne permet donc pas de dire que toute politique de marché est néolibérale. Il montre plutôt comment une analyse peut relier acteurs, décisions, règles financières, propriété et change dans un contexte daté. Les interprétations divergent ensuite sur la cohérence du projet, sur la place des rapports sociaux et sur la portée du terme. Ces désaccords appartiennent à l’analyse du cas ; ils ne doivent pas être transformés en causalité automatique.
Pourquoi le mot est-il controversé ?
La controverse tient d’abord à l’écart entre les définitions. Pour Mudge, le néolibéralisme peut fonctionner comme concept historique, période, projet ou catégorie critique. Ces usages rendent visibles des dimensions différentes, mais leur mélange produit des conclusions difficiles à vérifier.
Le désaccord concerne aussi la question de la cohérence. Certains travaux relient des politiques de concurrence, de privatisation ou de discipline financière à une transformation plus large de la relation entre État et économie. D’autres estiment que l’étiquette réunit des pays, des secteurs et des périodes trop différents. Dans les deux cas, l’attribution doit rester explicite : qui emploie le terme, pour désigner quoi, avec quelles preuves ?
Les catégories de marché et d’État ne suffisent pas à décrire les rapports de pouvoir. Une réforme peut déplacer les responsabilités ou redistribuer les risques, sans que ces effets figurent dans son vocabulaire officiel. Une lecture par la critique sociale aide à poser ces questions, en distinguant observation, interprétation et jugement.
Enfin, le mot peut devenir polémique lorsqu’il sert de verdict avant la description. Cette charge politique n’annule pas son intérêt analytique ; elle impose de dire quel usage est retenu et quel désaccord demeure ouvert.
Comment l’employer sans en faire une étiquette fourre-tout
Une formulation solide commence par le périmètre : période, pays, secteur, acteurs et instrument. Elle indique ensuite la définition mobilisée, par exemple celle d’un travail sur les réseaux intellectuels, celle d’une étude des politiques publiques ou celle d’une critique des rapports entre marché et pouvoir. Les liens entre ces niveaux peuvent être discutés, mais ils ne sont pas présumés.
Pour un cas concret, la description peut suivre une séquence simple : décision adoptée, institution compétente, instrument utilisé, objectifs annoncés, effets observables et interprétations concurrentes. Cette méthode convient au Chili entre 1973 et 1982 comme à d’autres situations, sans exporter automatiquement sa trajectoire à un autre pays. Elle laisse aussi une place aux désaccords sur les résultats et sur le vocabulaire.
Le néolibéralisme devient ainsi un terme de recherche plutôt qu’une explication prête à l’emploi. Utilisé avec ses sources, ses dates et ses limites, il peut éclairer une histoire intellectuelle ou une politique publique. Employé sans périmètre, il risque de remplacer la comparaison par une accusation générale.
Sources autorisées
- Susan L. Mudge, « What is neo-liberalism? » — définitions concurrentes et usages du concept.
- Angus Burgin, The Great Persuasion — Colloque Walter Lippmann de 1938 et réseaux jusqu’à la Société du Mont-Pèlerin de 1947.
- « Class, Community, and Neoliberalism in Chile » — acteurs et contexte du cas chilien.
- Banque centrale du Chili, document de travail — instruments et données techniques du cas chilien, sans reprise chiffrée non vérifiée.