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CQFD N°033


L’ÉTAT FRANÇAIS INVESTIT DANS L’AVENIR DES JEUNES

EN TAULE DÈS L’ÂGE DE TREIZE ANS

Mis à jour le :15 avril 2006. Auteur : François Maliet.

Alors que le ministère de l’Intérieur mitonne un plan de « prévention de la délinquance » pour assurer la traçabilité du sauvageon en couches-culottes, sept nouvelles prisons pour enfants sont en train de sortir de terre. Ces « établissements pénitentiaires pour mineurs » aux murs d’enceinte de six mètres se veulent « éducatifs ». Du coup, les éducateurs non couplés à des matons se retrouvent sans un sou. Enquête.

ON DIRAIT UN JEU DE GOSSES, quand ils s’imaginent indiens sous le tir nourri des visages pâles. Mais on n’est pas dans la cour de récré, et les textes répressifs sifflent réellement autour des têtes de la marmaille. En 2004, le député UMP Jacques-Alain Bénisti tirait la première salve dans un rapport qui affirme que les comportements déviants sont identifiables dès la maternelle, le « parler du patois du pays » trahissant le futur grand délinquant [1]. Plus récemment, une expertise de l’Inserm préconisait le dépistage du « trouble des conduites » chez l’enfant avant même le lait deuxième âge. Ces avis d’experts réhabilitent le vieil adage : qui vole un oeuf en chocolat à deux ans vole un boeuf en or massif à vingt balais. Du pain bénit pour Sarkozy et ses sbires, en train de peaufiner un plan de « prévention de la délinquance ». Prévu pour être présenté à l’Assemblée nationale ces prochaines semaines (à moins que le mic-mac du CPE ne bouleverse le planning), ce nouveau dispositif tapedur contient un volet spécifique pour les mineurs. Le brouillon du texte prévoit non seulement la détection du loubard en couches-culottes, mais aussi des mesures pénales applicables dès l’âge de dix ans, avec éloignement du domicile familial pendant un mois. Pour les plus vieux, à partir de treize ans, le tribunal pourrait condamner le mineur à une période « d’initiation au travail » - non rémunérée, bien sûr, manquerait plus que ça ! Un premier contact avec la vie active forcée : c’est dur, c’est contraignant et l’on ne gagne rien… Pour inciter le gamin à poursuivre dans la chourave, on ne fait pas mieux.

Issue du même barillet sécuritaire, la loi PerbenI votée en 2002 prévoyait déjà la construction de sept établissements pénitentiaires pour mineurs (EPM), qui sont en passe de voir le jour. Les deux premières zonzons à gosses, situées à Lavaur (Tarn) près de Toulouse et à Meyzieu (Rhône) près de Lyon, seront terminées l’année prochaine. Les suivantes seront implantées à Chauconin (Seine-et-Marne), Marseille, Orvault (Loire-Atlantique), Porcheville (Yvelines) et Quiévrechain (Nord). Actuellement, les ados entre treize et dix-huit ans placés sous contrôle judiciaire ou condamnés à une peine avec sursis sont « contrôlés et encadrés » dans des centres éducatifs fermés, autre cadeau de Perben. Ce ne sont pas des structures carcérales à proprement parler, mais elles ne respirent pas la franche gaieté. Quant aux vernis qui prennent du ferme, on les encabane dans des quartiers pour mineurs aménagés dans les prisons existantes. Ils étaient sept cent trente deux derrière les barreaux en décembre dernier, pour une capacité d’enfermement inférieure à mille places. Délabrés, certains de ces quartiers nécessitent un bon ravalement et une séparation plus franche avec les étages des adultes. Ils auraient surtout besoin d’être rasés…

A contrario, les EPM se veulent les Rolls-Royce de la taule avec leurs quatre cent vingt places supplémentaires en cellules individuelles. Un projet d’une telle envergure est-il conçu et réalisé seulement pour garantir le bien-être des sauvageons ? Fofana-le-barbare, les émeutes de novembre dernier et les « casseurs » du mouvement anti-CPE démontreraient que notre quotidien est quasi exclusivement composé de « violences urbaines » et « d’incivilités » fortement anxiogènes. Face à cette « profonde dérive de notre société  », comme disent les experts, une réponse concrète s’imposait, visible, télégénique et autrement plus virile qu’un éducateur barbu discutant des heures avec son jeune à capuche. Les douches privatives et le terrain de sport des EPM servent tout autant la com’ ministérielle que « l’enceinte de six mètres de haut, élément porteur de la symbolique de la détention tant pour les détenus que pour le public extérieur  », comme le précise une brochure du ministère de la Justice. Ce dernier concède toutefois une « absence de miradors  », dont la « symbolique » risquait d’effaroucher les personnes sensibles. Quant à savoir comment « la symbolique de la détention  » va transformer le petit taulard en citoyen modèle… « Dans les prisons, ils retrouvent les mêmes logiques que dans les quartiers. Les mêmes repères, les mêmes rapports entre eux, les mêmes rapports avec les majeurs… Avec la souffrance de l’enfermement en sus. » constate Françoise [2], éducatrice dans un quartier pour mineurs. Un dépaysement relatif qui ne permet sûrement pas de raccrocher.

« Il est dit depuis dix ans que le pays souffre d’une explosion de la délinquance des mineurs », commente Laurent Mucchielli, sociologue au CNRS et coauteur d’un manifeste pour « éclaircir le débat sur l’insécurité » [3] « Or, si augmentation il y a, ce n’est pas pour des faits graves justifiant une incarcération. Il s’agit surtout d’une augmentation du nombre de gamins à qui l’on fait un rappel à la loi. » Et de préciser : « Les crimes sexuels connaîtraient une augmentation, mais commune aux majeurs et aux mineurs. Cela vient du fait qu’on dénonce plus qu’avant ce type d’agissements. » Par contre, les meurtres ne sont pas plus nombreux aujourd’hui qu’il y a trente ans, et ne sont pas davantage dus à des mineurs. Les chiffres du ministère de la Justice disponibles confirment d’ailleurs que le nombre d’enfants mis sous les verrous reste stable : de 8 297 condamnations à du ferme en 1999, on arrive à 7 043 en 2003, avec un pic à 8 475 en 2002. Ce qui n’empêche en rien le défoulement collectif sur les ados : « Cet acharnement sur les mineurs traduit les peurs de la société française, liées à des raisons économiques, au développement de la précarisation, à la perte de crédibilité des élites. La société n’est effectivement pas sûre, mais pas sûre de son avenir. On a peur que demain soit pire qu’aujourd’hui. Et l’on désigne un bouc émissaire, un responsable : le jeune. Et de préférence le jeune des cités, qu’on prétend être le contraire de la civilisation, le barbare. » Il devient alors urgent de s’en protéger : « Avec les EPM, on assiste à un prolongement de la campagne “tout sécuritaire” menée en 2001-2002, poursuit Laurent Mucchielli. Le risque, en faisant une présentation idyllique de ces nouvelles prisons, est que les juges envoient plus facilement les jeunes en taule, que cela crée un appel d’air. » Les quatre cent vingt places pourraient donc se remplir rapidement, en complément des quartiers pour mineurs dont la rénovation est engagée pour quinze millions d’euros.

En insistant lourdement sur le caractère éducatif des EPM, on les fait passer pour des Club Med un peu sévères davantage que pour des taules. Mais, comme dans toutes les prisons, la direction sera entre les mains de l’administration pénitentiaire. L’encadrement du jeune condamné sera assuré par un « binôme » composé d’un maton et d’un éduc de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Ce service du ministère de la Justice a la charge des jeunes en danger et/ou ayant eu maille à partir avec les tribunaux. Or, pour Maria Inès, membre du syndicat SNPES-FSU de la PJJ, le coup du binôme « crée un amalgame dangereux et développe l’idée qu’il faut collaborer étroitement, alors que nous ne sommes pas sur le même registre. L’éducateur ne travaille pas sur l’application de la discipline. On a l’impression d’être là pour habiller le projet. » Cette confusion entre champs éducatif et répressif a aussi le don d’exaspérer Patrick Sirven, un ancien de la PJJ qui occupe sa retraite à militer contre l’EPM de Lavaur : « En prison, on ne peut pas faire d’éducatif. On peut les dresser sous la contrainte, comme des animaux. Mais quand ils sortent, c’est fini.  »

La PJJ a construit son identité en s’efforçant de se démarquer de la pénitentiaire. Mais voilà que la loi Perben colle à nouveaux les éducs dans les bras des matons. Patrick se souvient : « Au début des années soixante-dix, on travaillait dans les prisons et l’on s’est battu pour en sortir.  » À l’époque, il s’agissait déjà de « conjuguer la détention préventive avec une structure éducative ». Un franc succès, comme en témoigne un rapport adressé en 1974 par le président du tribunal pour enfants de Paris au garde des Sceaux : « Les établissements fermés sont des échecs et des dépotoirs. L’action éducative nécessite pour les plus jeunes du temps, des zones de liberté, elle n’est pas conciliable avec le milieu fermé.  » Patrick est du même avis : « Peyrefitte les a fermés à la fin des années soixante-dix, parce que ça devenait des Cocotte-Minute. Il faut pouvoir travailler en milieu ouvert, et sur le long terme.  » C’était il y a trente ans, les temps ont changé… Le gouvernement n’a de cesse de pilonner l’ordonnance de 1945 sur l’enfance délinquante, qui avait consacré pour les 10-18 ans la primauté de l’éducation sur la répression. Mais c’est la faute aux « mineurs d’aujourd’hui [s’ils] sont différents de ceux de 1945  », estime Nicolas Sarkozy. « Dans la pratique, les jeunes ont de plus en plus précocement condamnés et on laisse de moins en moins le temps à l’action éducative », traduit Maria Inès.

Moins de temps mais aussi moins de moyens. La construction des sept EPM coûte la modique somme de 90 millions d’euros. Pendant ce temps, des centres d’hébergement éducatifs pour les mineurs en danger gérés par la PJJ ferment le rideau ou voient leur activité suspendue. Le centre de Montpellier a mis la clé sous la porte (suite à des problèmes de sécurité, selon la direction), tandis que la capacité d’accueil insuffisante justifierait la fermeture de celui de Mulhouse… Leurs salariés, sceptiques de nature, y voient plutôt une conséquence de la loi organique des lois des finances, dont l’objectif est de réduire sensiblement les dépenses publiques, les éconocroques se faisant au détriment des outils éducatifs pour garantir le développement de la politique d’enfermement. Françoise, l’éduc de la PJJ qui bosse dans un quartier pour mineurs, confie à CQFD : « Dans les prisons, nous sommes un éduc pour six gamins, contre un pour vingt-cinq à l’extérieur.  » Et pour assurer l’ouverture des premiers EMP, la direction de la PJJ propose des transferts de postes issus de centres dédiés à l’éducatif. C’est pas compliqué : plus on s’éloigne du répressif, plus les fonds se raréfient. En Midi-Pyrénées, « il y a eu l’année dernière une diminution de 25 % du budget de prise en charge des jeunes majeurs, avec le risque d’une ristourne complémentaire de 30 %  », indique à CQFD un éduc de Toulouse. « On travaillait sur la protection des mineurs, mais à terme on n’aura plus que les jeunes au pénal », renchérit Patrick Sirven.

Pour contrecarrer cette évolution, suffirait-il de rétablir la PJJ dans ses prérogatives ? Pour calmer la colère des minots qui brûlent des bagnoles et caillassent les cordons de bleus ? Pour remettre dans le rang ceux qui chouravent afin d’acquérir la quincaillerie imposée par la pub ? Pour corriger les risquophiles qui, ayant intégré le discours dominant, créent leur petite entreprise « parallèle » ? Patrick, l’éducateur retraité anti-EPM, rétorque : « L’objectif n’est pas de mouler les ados pour qu’ils s’adaptent au système tel qu’il est. Mais de leur donner les outils qui permettent de faire des choix. Et d’éviter qu’ils soient de fait hors cadre social. Bref, leur donner la possibilité de choisir. Après, soit ils décident d’y rester, soit ils en sortent. » D’accord ou pas, c’est toujours préférable à la trique des gardiens de prisons.

Article publié dans CQFD n° 33, avril 2006.

Lire également DICKENS PAS MORTS ! et ANTHOLOGIE DU VERROU À BARBARES parus dans le même numéro.


[1] Authentique. Au passage, ce « patois » supposé criminogène stigmatise l’enfant d’immigrés et non le natif berrichon. Quitte à pondre un rapport, autant y aller à fond…

[2] Le prénom a été modifié.

[3] Laurent Mucchielli et Véronique Le Goaziou viennent de publier à La Découverte Quand les banlieues brûlent… Retour sur les émeutes de novembre 2005..





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