Évite le registre de l’indignation, Toto, ça sert à rien, les gens ont déjà assez de raisons comme ça pour s’affliger. Fait chier de s’énerver en continu. Avec tout ce qui dégringole, à quoi bon en rajouter ? Pour un CPE où ça valait le coup de mettre le oaï, combien de grosses crapuleries qui passent aussi inaperçues qu’un pet dans le calbut d’un évêque ? Celle-là pourtant est gratinée : il s’agit de la circulaire dite « du 21 février 2006 », adressée aux préfets par le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy. Ce texte fixe les nouvelles orientations à suivre en matière d’interpellation et de reconduite aux frontières des immigrés en situation irrégulière. Quelques journaux en ont causé ici et là, plus ou moins à la va-vite, des associations s’arrachent les cheveux, quelques centaines de manifestants ont protesté, moralité : passée comme une lettre à la poste. Cette circulaire est une tuerie. De la folie furieuse. La preuve définitive du délabrement de certains verrous, celui par exemple qui rendait impensable d’aller traquer le sans-papiers jusque dans son lit d’hôpital.
C’est pourtant ce que préconise la lettre de Sarkozy. Plus aucun lieu n’est à l’abri d’une descente de keufs en vue d’ajouter un point au bilan comptable des expulsés : « Les procureurs de la République feront procéder chaque fois que nécessaire, en concertation avec les préfets, aux interpellations aux guichets de la préfecture, au domicile ou dans les logements, foyers et les centres d’hébergement. » Et même dans les hôpitaux, est-il précisé plus loin : salles d’attente, halls d’accueil, chambres et blocs opératoires. Oui, même les blocs opératoires. Ira-t-on jusqu’à arracher le sans-papier au bistouri de son chirurgien ? Dans une pétition intitulée « Se faire soigner sans se faire arrêter »,l’ONG Médecins du Monde ne peut faire autrement que rappeler, abasourdie, une évidence que l’on croyait acquise : « Le droit aux soins est inscrit dans le préambule de la Constitution française. C’est un droit fondamental de la personne humaine. Il ne doit jamais être utilisé à d’autres fins que la préservation de la santé. » Non, ça ne va plus de soi. Et comme l’aide au séjour irrégulier est un délit punissable de prison, le toubib qui s’opposerait à l’irruption d’une patrouille dans son bloc opératoire pourrait parfaitement finir au fond d’un cachot, pourquoi pas ? La circulaire à Sarkozy rend crédible ce genre de parano.
Il y a dans cette circulaire un passage qui permet d’éclairer le sous-sol mental où s’épanouissent ses auteurs : celui qui traite des traquenards en préfecture. « L’interpellation au guichet d’une préfecture est légale pour autant qu’elle demeure “loyale” », souligne le texte. Loyal ? Oui, comme de passer les menottes au gars qui vient en toute naïveté solliciter un titre de séjour : « Le dépôt d’une nouvelle demande d’admission au séjour ne fait pas obstacle à la prise d’un arrêté de reconduite à la frontière (APRF) et à l’engagement de son exécution. » Autre ruse : convoquer un sans-papier déjà frappé d’un APRF en lui laissant espérer une possible régularisation. Et quand il se pointe de bonne foi, clic-clac ! refermer le piège sur lui. « La convocation doit être brève et la plus simple possible, recommande le ministère. Il n’est pas systématiquement utile de rappeler l’existence de cet APRF. » Forcément : le gars n’est peut-être pas au parfum du danger, évitons d’éveiller ses soupçons. À ce stade, ce n’est plus une interpellation : c’est du braconnage. Avec ces méthodes de salopards, il est probable que Sarkozy saura tenir sa promesse : passer de vingt mille reconduites à la frontière en 2005 à vingt-cinq mille en 2006.
Article publié dans CQFD n° 33, avril 2006.