C’ÉTAIT IL Y A presque trois ans : le 2 mars 2003, Mourad
mourait à dix-sept ans sous les balles des gendarmes à Durfort, dans le Gard. Dix-sept balles précisément, tirées en direction de jeunes qui n’étaient pas armés et qui s’enfuyaient après une tentative de cambriolage (voir CQFD n°13 et 17). Dans un premier temps, la thèse de la légitime défense a protégé les gendarmes. Mais à l’automne 2004, le chef de la patrouille avoue avoir menti : à rebours de sa version initiale, tricotée pour couvrir l’auteur des coups de feu, il dit maintenant ne
jamais avoir donné l’ordre de tirer. Mais la révélation de son faux témoignage n’entraîne ni nouvelle enquête ni reconstitution. En juillet 2005, deux gendarmes sont mis en examen pour faux en écriture. Le gendarme stagiaire qui avait vidé son arme en direction des trois jeunes n’est pas
inquiété par la procédure. Et c’est à pas comptés que la justice tire les flingueurs et falsificateurs vers unprocès en correctionnelle, en requalifiant les faits « en coups et blessures ayant entraîné la mort, sans intention de la donner ».
Mais si la justice ne se presse pas dans l’enquête sur la mort de Mourad, ses deux copains de virée, eux, étaient jugés le 10 novembre dernier, en plein déferlement médiatique sur les banlieues. Pour les juges, il n’était
question que des cambriolages effectués dans la nuit durant laquelle Mourad s’est fait descendre. Pas question de parler du mitraillage - « l’affaire est à l’instruction » -, ni d’entendre le traumatisme subi par les deux amis de la victime. Pour ce procès, beaucoup d’habitants jeunes ou moins jeunes du quartier de Valdegour ont fait le déplacement, accompagnés de militants de l’Association pour Mourad, du Scalp et de la CNT. Une nuée de flics était là aussi, ainsi qu’un car de CRS dissimulé à
proximité.
La présidente du tribunal, Mme Laporte, ouvre l’audience par l’interrogatoire d’identité. Mohamed et Abdelhakim parlent doucement, par crainte sans doute du jugement futur
et du regard des juges. La présidente leur aboie dessus : « Lorsque vous faites des bêtises, vous avez de l’énergie, alors là exprimez-vous correctement ! » Elle ne s’adresse
qu’avec mépris aux deux jeunes, les règles de politesse dans les tribunaux ne devant s’appliquer qu’à sens unique. Mohamed a un emploi à durée indéterminée. Abdelhakim explique, lui, qu’il n’a pas de travail. La juge s’emporte : « Vous vous y prenez mal, car certains trouvent du travail, alors pourquoi pas vous ?… Faites un stage, bougez-vous ! » Mais les réponses d’Abdelhakim ne l’intéressent pas. Peu importe qu’il ait effectivement déjà suivi des stages (bidons pour la plupart), qu’il ait déjà eu des CDD et que dans le quartier de Valdegour le taux de chômage atteigne 57 % chez les 20-25 ans. La partie civile attaque sur le vol du fourgon. L’avocate parle de son client, un artisan qui « travaille dur, passe ses journées sur les chantiers et gagne sa vie honnêtement. » Elle affirme que le vol du camion a entraîné la mise en redressement judiciaire de son client durant l’été 2005, tout en omettant de rappeler que ce vol a eu lieu voici plus
de deux ans, et que le véhicule a été rendu à son propriétaire cinq mois plus tard.
Mais l’intervention du procureur dénote. Prenant en compte ce qui se passe dans les quartiers en ce début novembre, il dit ne pas vouloir jeter de l’huile sur le feu. Il concède
que dans le cas de ces jeunes, la prison n’est peut-être pas la solution et que la mort de leur copain est déjà une punition bien lourde. Pour éviter toute tentative de récidive, il demande douze à quatorze mois d’emprisonnement avec sursis, assortis d’une mise à l’épreuve et de l’obligation de travailler pour rembourser l’artisan. Le public et les familles sortent plutôt rassurés du tribunal. Malgré les aboiements de la juge, le procureur n’a pas demandé de prison ferme. À 18 h, le jugement tombe. Et là, douche froide. Mohamed, vingt-deux ans, et Abdelhakim, vingt et un ans, sont condamnés à 11 000 euros de dommages et intérêts et surtout à deux ans d’emprisonnement : un an
ferme et un an avec sursis, avec aménagement en cas de travail ou de stage. Pour Abdelhakim, l’alternative est simple : le boulot ou la taule.
Article publié dans le supplément « État d’urgence : 8 pages contre » du CQFD n° 29, décembre 2005.