Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°025
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°025


DÉLOCALISATION DE LA TOMATE CHINOISE DANS LE VAUCLUSE

LA TOMATE GLOBALE

Mis à jour le :15 juillet 2005. Auteur : Lou Ana.

Le groupe Chalkis, géant chinois de la tomate, a jeté son dévolu sur une coopérative provençale, Le Cabanon, qui arrose de sauce rouge les raviolis de nos cantines. Suite à cette délocalisation à l’envers, un plan social est attendu pour cet été. Un merveilleux cas d’école du business global.

Par un beau matin, dans la province chinoise du Xinjiang, une tomate bien rouge et bien ronde pointe le bout de son nez. Elle est la propriété de Chalkis, filiale du premier groupe agroalimentaire chinois, numéro deux mondial de la tomate et, surtout, joyau économico-militaire de la Chine. Un véritable État dans l’État, avec ses propres pouvoirs de police et de justice, et ses dirigeants, comme M. Liu, qui sont de hauts gradés de l’armée. Notre petite tomate n’en est pas peu fière. Malheureusement, elle n’a guère le temps de jouir de sa nouvelle vie. La voilà lancée brutalement au fond d’un panier, où elle s’écrase et commence à se répandre, entamant le processus de sa mutation en pâte épaisse. Mais son voyage ne fait que commencer. Elle va maintenant traverser la moitié du globe, avec ses tonnes de petites sœurs écrasées dans le ventre d’un gros Airbus pour atterrir en Europe, et plus précisément en France, telle une caisse de T-shirts dégriffés. En voyageant, notre petite tomate va profiter d’un super discount grâce à l’abaissement des barrières douanières, « cadeau de l’Europe » se dit-elle, contente que le merveilleux royaume du marché mondial se soit enfin étendu sur toute la planète. Elle sait que la belle hospitalité du Vieux Continent lui permet de venir à moindres frais dans cette Provence ensoleillée qu’elle rêvait de visiter. Hélas ! À peine débarquée, elle se fait réduire en purée par les Français qui travaillent pour M. Liu. Ce n’est qu’une fois mise en boîte puis servie sur des pâtes « bolo » aux petits Kevin, Mourad et Priscilla dans la cantine de leur école à Camaret (Vaucluse), siège de la société Le Cabanon, leader francais de la tomate transformée, que notre pomme d’or chinoise va achever pour de bon son voyage. Mais l’histoire n’est pas finie. Des tonnes de pâte de tomate, transformées en Chine par Chalkis pour un coût inférieur de 30 à 40 % aux tarifs européens, vont arriver en France pour être transformées en sauce au Cabanon, dont M. Liu s’apprête ces prochaines semaines à devenir le propriétaire exclusif. M. Liu est aux anges. Ses millions de dollars, il les doit aux millions d’anciens soldats de la province de Xinjiang, devenus paysans depuis qu’ils n’ont plus à garder la frontière russe au Nord de la province. La détente des relations sino-russes les a mis au chômage technique, du coup le gouvernement - où le groupe Chalkis compte de nombreux amis - leur a trouvé du travail : la culture des tomates, qui poussent comme du chiendent dans cette région. Mais il y a un hic : les Chinois ne mangent pas de tomates. Il faut donc que M. Liu trouve un débouché dans les pays qui aiment ça.

C’est là que M. Liu tombe sur une aubaine splendide. Un de ses clients, la boîte provençale Le Cabanon, à qui il vendait chaque année un peu de pâte de tomate, demande urgemment à vendre 40 % de ses parts. Coopérative de production fondée il y a soixante ans, Le Cabanon, malgré son nom, n’a rien d’une bicoque : elle rassemble deux mille paysans et fait 70 millions de chiffre d’affaires annuel. Mais il y a trois ans, elle tombe en disgrâce bancaire : ses marges de profits ne répondent plus à la demande de son altesse le marché mondial. Il est vrai que depuis 1998 et la levée des droits de douane sur les produits de première transformation, la tomate en purée a perdu 50 % de son prix de vente. Le Cabanon se met à ramer dur. Depuis 2000, la boîte perd entre 3 et 5 millions d’euros par ans. « La moindre perte dans l’entreprise enclenche un phénomène irréversible de descente aux enfers », constate, dépité, un ancien dirigeant de la coopérative. Pourtant, malgré les protestations de quelques nostalgiques, le mot d’ordre est : « On vend ou on ferme. » C’est alors que Le Cabanon contacte les Chinois. Après d’âpres négociations, la coopérative finit par céder 55 % de ses parts au groupe Chalkis, pour 7 millions d’euros. Beau joueur, M. Liu promet de maintenir la production des paysans du Vaucluse pendant dix ans. Il s’engage surtout à procéder à une restructuration en règle qui permettra de remettre Le Cabanon à flot. Mais depuis deux ans, rien ne se passe. M. Liu a oublié sa promesse et veut devenir propriétaire à 100 % de la coopérative. Un nouveau directeur a remplacé l’ancien et les employés de l’usine de transformation attendent pour cet été leur plan social. Le retour de vacances risque d’être acide… Lorsque l’ancien président de la coopérative a tenté de signaler ce « désordre » aux autorités, la préfecture de la région lui a gentiment répondu qu’il n’était pas opportun de s’énerver pour quelques tonnes de tomates, alors que les Chinois venaient d’acheter plein d’Airbus, ceux-là mêmes qui ont transporté jusqu’ici notre petite tomate voyageuse. Le commerce global vaut bien une charrette, à défaut d’une messe. Résultat, deux mille paysans vont devoir se reconvertir et adapter leurs cultures à la demande du marché. Les saisonniers ne ramasseront plus les tomates à cent euros par jour. En revanche, les ex-soldats chinois devenus agriculteurs continueront à s’entasser dans les trains du Xinjiang pour aller ramasser les tomates de Chalkis à dix euros par jour. Paraît que là-bas comme ici, on n’a pas le choix.

Article publié dans le n°25 de CQFD, juillet 2005.






>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |