On ne connaîtra sans doute jamais le nombre de déplacements que SOS Médecins a dû effectuer en urgence le soir du 21 novembre, combien il a fallu traiter de patients frappés d’apoplexie, de surchauffe cardiaque ou de toute autre pathologie imputable à une surprise trop brutale. En tout cas, les veinards qui en ont réchappé ne regretteront pas d’avoir regardé le « 20 heures » de France 2 ce jour-là. Entre deux tranches d’info standard, un reportage sortait en effet très vigoureusement du lot : le correspondant de la chaîne à Tokyo y relatait le suicide collectif de cent quarante-sept collégiens japonais qui n’en pouvaient plus d’attendre la sortie d’un jeu vidéo intitulé « mort ou vif ». Oh j’y crois pas ! s’exclame le téléspectateur interloqué. Enfoncé, l’Ordre du temple solaire et son voyage de groupe pour Sirius. Cent quarante-sept gamins disent adieu à cette vallée de larmes pour le simple motif que leur play-station n’a pas été ravitaillée dans les délais. Mais pas le temps d’y réfléchir, sinon on perd le fil, or le reportage n’est pas fini. Sur fond d’images montrant une salle de jeux remplie d’ados scotchés à leurs manettes, le journaliste précise d’une voix sombre que les cent quarante-sept « otaku » (fans de jeux) se sont donné la mort en « gobant des poches de silicone ». Du silicone ! La pâte pour prothèses mammaires, le regonfle-nibard qui équipe les héroïnes industrielles serait donc la version tendance de la ciguë socratique et des boîtes de cachetons, voilà ce que nous apprenait France 2 le soir du 21 novembre.
« Pourquoi pas », finit par se dire le téléspectateur après avoir repris son souffle et éteint son fou rire, un peu plus résigné que la veille à vivre entouré d’un monde de dingues. Sauf qu’il y a quand même un truc qui cloche : à aucun moment le journaliste n’a montré une trace du massacre. Pas la moindre image des lieux du drame, des ambulances aux sirènes hurlantes ou des familles en pleurs. Pas la moindre interview de policier ou de témoin. Pas même une déclaration publique d’un responsable de la boîte dont le produit a provoqué l’impatience auto-homicide de cent quarante-sept consommateurs à peine pubères. Pour une info aussi énorme, c’est tout de même bizarre.
Bizarre ? Pas du tout, puisque toute l’histoire était du flan. Le correspondant de France 2 n’a fait que broder sur un article publié dans Libération le 1er novembre, qui reprenait lui-même (et presque mot pour mot) une petite couillonnade mise en ligne sur un site d’adeptes de jeux vidéo, Xbox Mag. Aucun des journalistes impliqués dans la médiatisation de cette « info » ne s’est posé de question ou n’en a posé à quiconque. Aucun de ces professionnels du vrai ne s’est même dit : ça m’a l’air gros, faudrait peut-être vérifier sur ce coup-là… Il aura donc suffi d’une vanne destinée à faire rigoler quelques initiés pour que l’autocuiseur médiatique tourne aussitôt à plein régime. « L’affaire est assez incroyable pour nous. On en rit (beaucoup), mais en même temps c’est tristement grave pour l’état du journalisme », commentaient trois jours plus tard les animateurs du site, en jurant qu’ils n’avaient eu « aucune volonté de désinformer qui que ce soit ou de lancer une fausse rumeur sur Internet. » Comme si c’était à la farce de s’excuser pour le dindon… Au moins, l’une et l’autre auront trouvé là une occasion de se connaître. « Le journaliste de Libération ayant rédigé l’article en question nous a appelés de Tokyo pour nous expliquer qu’il avait commis une erreur. Il a vu cette “info” dans un journal anglophone et n’a pas pris le temps de la vérifier. Fatigue ? Il ne sait pas, mais le fait est qu’il est conscient de l’erreur commise, et du tort que cela causera à Libération et à la profession dans son ensemble. » En quoi le journaliste se plante encore une fois : la « profession dans son ensemble » survit très bien à ses boulettes. Elle est sortie intacte du RER D, elle digérera aussi les poches de silicone. Et même en redemandera.
D’ailleurs, Libération s’est déjà tiré d’affaire : le 24 novembre, le quotidien a publié un erratum sur son site internet (mais pas dans ses pages papier) où figure tout juste une référence rapide à la « blague » de Xbox Mag. De son côté, France 2 a fait son mea-culpa le 29 novembre au cours du JT. Mais pour se dédouaner sur le champ : le baratin diffusé une semaine plus tôt serait de la faute des fourbes « journaux japonais anglophones », ce qui fait tout de même plus sérieux qu’une blague sur Internet. Quant à ces Japonais dont on a prétendu qu’ils se suicidaient à n’importe quel âge, n’importe comment et sous n’importe quel prétexte, tant pis pour eux : si ce genre de stéréotype peut passer la rampe, c’est que ces « fourmis » de Japonais l’ont sûrement un peu cherché…
Publié dans le n°18 de CQFD, décembre 2004.