n 1993, Mohammed Harbi écrivait dans son livre
L’Algérie et son destin : « Il
faut, pour le plus grand profit
des générations nouvelles,
tourner le dos à une histoire
qui vise seulement à culpabiliser l’autre, et
sécrète, volontairement ou non, la xénophobie et entretient l’anti-algérianisme. »
Près de vingt ans après, le bilan est
« alarmant », constate Harbi. En France,
ce sont les nostalgiques de l’Algérie française qui revendiquent l’étendard des
« mémoires meurtries » des pieds-noirs
et des juifs algériens à l’occasion de la
sortie de Hors-la-loi, le film de Rachid
Bouchareb. Plus encore, c’est l’Assemblée
qui vote, en 2005, une loi pour la reconnaissance nationale vis-à-vis des harkis
dont l’article 4 (déclaré inconstitutionnel
par la suite) prévoyait d’enseigner « le
rôle positif de la présence française outre- mer, notamment en Afrique du Nord ».
C’est aussi la polémique autour d’un
ouvrage qui présente « une vision apologétique de l’Algérie coloniale et de l’action
des militaires » [2] dont l’auteur, Patrick
Buisson, président de la chaîne Histoire,
est aussi connu comme conseiller de
Nicolas Sarkozy. Du côté algérien, c’est un
projet de loi criminalisant le colonialisme qui vient finalement d’être mis de
côté en raison de « considérations diplomatiques et juridiques ». « Nous sommes
toujours dans des luttes politiques qui
prennent appui sur l’ histoire pour la
fabrication de nouveaux mythes,
commente Mohammed Harbi. Nous ne
sommes pas vraiment dans l’histoire. »
Avant d’être un historien incontournable, Harbi est surtout un témoin et un
combattant de la lutte pour l’indépendance algérienne. Malgré la répression
qui touche son Constantinois natal en mai
1945 (voir « Le bon temps des colonies »), cette date symbolique ne
constitue pas pour autant le « mythe
fondateur » de son engagement dans la
lutte anticoloniale : « J’appartenais à une
famille possédante, j’ai été au lycée, j’ai
côtoyé des Européens, je trouvais absolument inadmissible que nous [les Algériens]
soyons inférieurs à cette catégorie de la
population. C’est le problème de l’inégalité
qui m’a poussé dans la lutte nationale.
D’ailleurs, ce n’était pas simplement le
problème de l’inégalité entre Européens et
Algériens, mais aussi celui entre Algériens
eux-mêmes, à travers les familles possédantes, dont la mienne. Cela m’écœurait
profondément. Mon engagement a été
aussi social. » Très tôt, au lycée,
Mohammed Harbi rencontre Pierre
Souyri, membre du groupe Socialisme
ou Barbarie, et se forme à un marxisme
anti-stalinien. Puis il fréquente des
militants trotskystes et libertaires à
Paris au début des années 50 : « Du fait
de leur internationalisme théorique, ces
militants d’extrême gauche prétendaient mieux comprendre que nous ce
que nous devions faire, se souvient-il
avec une pointe d’ironie. Effectivement,
pour nous les choses n’étaient pas toujours
extrêmement nettes, ni socialement ni
politiquement. Il nous a fallu chercher un
chemin. Dans nos discussions, Daniel
Guérin [3] ou Michel Raptis [4] ne voulaient
considérer la société algérienne qu’à
travers les rapports socio-économiques.
Mais celle-ci a d’autres dimensions,
notamment le problème de la sécularisation qu’on n’avait jamais eu à examiner.
Déjà, dans le mouvement étudiant
national en France, dans les
années 50, lorsque s’était
posé le problème de la
laïcité, c’est l’organisation avec le sigle
musulman qui a
prévalu,
empêchant les juifs et
les
Européens
partisans de l’indépendance de se
joindre à nous. Dans les courants étatistes,
le recours au religieux était très important. » Pris dans la stratégie de la lutte
armée, le FLN choisit dès le départ une
plateforme strictement nationaliste.
« Dans l’immigration algérienne nous
cherchions une convergence avec la classe
ouvrière. Mais j’ai rapidement compris
que cette convergence n’était pas automatique, ni du côté français ni du coté algérien. Le FLN a alors choisi de rompre avec
la tradition de participer aux batailles
sociales et politiques en liaison avec le
mouvement ouvrier français. Pour le FLN,
la lutte armée était la seule forme de lutte
sérieuse. »
La guerre sanglante entre les deux
courants rivaux, le MNA (Mouvement
national algérien) dirigé par Messali Hadj
et le FLN qui lance l’insurrection de la
Toussaint 54, constitue un autre point
critique auquel est confronté le camp
nationaliste et sur lequel le film de
Bouchareb met l’accent. « C’est une
audace de parler pour la première fois
dans une fiction des luttes fratricides entre
Algériens, mais il manque une lecture politique de cette lutte. Personnellement,
j’étais un acteur de la scission. J’ai pris
parti contre Messali en raison de la résurgence du religieux chez ses militants,
comme souvent dans un contexte de crise
politique. D’autre part, Messali aurait pu
rassembler un congrès avec toutes les fractions, mais lui aussi estimait que ses opposants devaient disparaître de la scène politique. Enfin, il prétendait toujours
incarner le chef national. C’est pour
ces raisons contingentes que je me
suis prononcé contre lui. Par la
suite, quiconque refusait le
monopole du FLN devait sinon
s’effacer, ce qu’ont fait pas mal
d’organisations – dont le Parti
communiste algérien qui avait
lui-même mis en place des
maquis dès septembre 1955 et
qui a dû faire allégeance au
FLN, – sinon être éliminé.
Messali, lui, a refusé de se
soumettre et la bagarre a
commencé. Dans Hors-la-loi, on
essaie de faire croire que la rivalité entre le FLN et le MNA a pour
origine le fait que Messali était
réformiste et légaliste tandis que le
FLN était pour la lutte armée, mais
c’est absolument faux. Messali était
aussi pour la lutte armée. »
De plus en plus divergent au sein d’un
FLN dévoré par les luttes de clans, Harbi
voit arriver le moment de l’indépendance algérienne avec inquiétude :
« J’étais entré en conflit très tôt avec le
mouvement et j’étais sûr que le FLN ne
pouvait pas rester uni et allait exploser.
C’était un fourre-tout, il fonctionnait
comme une polyarchie avec plusieurs têtes
mais sans véritable direction et les différenciations sont apparues très vite.
L’embryon d’État au sein du FLN s’était
constitué dès le départ comme bureaucratie étatiste bien avant 1962. » Mais les
propriétés industrielles et agraires, abandonnées par les colons européens,
donnent au jeune pays la possibilité
d’une dynamique sociale. C’est le
moment autogestionnaire algérien.
Mohammed Harbi se retrouve alors
confronté à une contradiction majeure :
« Je n’étais pas pour Ben Bella, mais
quand il a été question de faire gérer le
capital des biens collectivisés par les
ouvriers et les paysans, j’ai servi de
conseiller pour le secteur socialiste. Nous,
les partisans de l’autogestion, étions
coincés entre les gens d’en bas qui étaient
sceptiques et méfiants vis-à-vis du pouvoir
et disaient : “Tout ça c’est trop compliqué,
on veut juste une augmentation des
salaires”, et ceux d’en haut pour qui l’autogestion était soit un moment de répit
avant l’accaparement des biens par les
plus puissants, soit une étape avant de
passer à l’étatisation. De fait, notre
courant était extrêmement faible. Il s’est
passé en Algérie ce qu’il s’est passé en
Espagne en 37 : lorsque la guerre révolutionnaire dure longtemps, elle finit par
détruire les mouvements sociaux. Le FLN
avait détruit les syndicats (déjà laminés
par Lacoste [5]) à sa manière : en les lançant
dans des grèves aventureuses durant la
guerre, puis en dispersant le congrès de
l’UGTA (Union générale des travailleurs
algériens) en 1963 et en lui imposant une
direction, enfin, en les domestiquant dans
l’appareil d’État. »
Le virage arabo-islamique du pouvoir
benbelliste était-il inévitable ? « Peut- être avec quelqu’un d’autre que Ben Bella,
qui était très religieux, ça aurait pu se
jouer différemment. Ben Bella voulait que
toutes les organisations reprennent le
sigle musulman. L’État algérien va garder
cette ambivalence avec une justice intégrant le droit coranique et l’enseignement
religieux. La religion va petit à petit
devenir un des paramètres principaux du
débat en Algérie. » En 1965, lors du coup
d’État de Boumedienne, jusqu’alors
ministre de la Défense de Ben Bella, Harbi
rejoint l’éphémère Organisation de la
Résistance populaire, même s’il en
déplore l’option stalinienne : « Je pensais,
se souvient-il, qu’il restait un mouvement
dans la jeunesse suffisamment fort en
faveur de la sécularisation, de la
libération des femmes, de la
démocratie et de l’autogestion,
mais, dans son ensemble, la
société n’a pas tellement
bougé. Là où ça a bougé,
comme à Anaba, les militaires ne se sont pas gênés
pour tirer dans le tas. »
Arrêté, il va passer près de
huit ans en prison, où
commence sa mue d’historien. Cette période de sa
vie, de l’indépendance à
son évasion vers la France
en 1973, après une mise
en liberté surveillée,
devrait faire l’objet du
second tome de ses
mémoires [6] couvrant cette
période déterminante dans
l’histoire
de
l’Algérie,
marquée par la mainmise d’un
pouvoir sans partage sur le pays.
Ce n’est qu’en 1991 que Harbi
pourra à nouveau séjourner en
Algérie.
Quand on l’interroge sur l’Algérie
actuelle, les réponses de Mohammed
Harbi restent empreintes d’une certaine
prudence, due notamment à son éloignement, et d’un certain pessimisme : « À
mon avis, l’Algérie passera par d’autres
types de secousses. Il y a une classe au
pouvoir qui a bloqué les issues. Les
richesses accaparées sont énormes, sans
compter celles qui ne sont pas exploitées.
Les forces sociales ne sont pas constituées,
les élites sont segmentées et le pouvoir a la
possibilité d’incorporer des forces d’opposition successivement, moins pour régénérer le pouvoir que pour démobiliser les
dites forces. Tout est balayé successivement. La révolte de 1988, les émeutes de
Kabylie de 2001, de tout ça, il n’en reste
rien. Le pouvoir digère tout. »