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CQFD N°075


TOURNÉE TRIOMPHALE

ROBIN DES BANQUES EST PARTOUT !

Mis à jour le :22 mars 2010. Auteur : Nicolas Arraitz, Raúl Guillén.

Sorti de prison et délivré pour un temps de ses activités au sein du collectif Podem viure sense capitalisme [1], Enric Duran a franchi les Pyrénées pour venir parler d’insoumission bancaire dans l’Hexagone. Hôte de sa première étape, à CQFD, on n’était pas peu fiers.

ANS SES INTERVENTIONS publiques en Espagne, où ses méfaits sont mieux connus et où un livre les raconte même par le menu, Enric Duran n’a pas l’habitude de s’étendre sur les détails de son action d’expropriation. Il préfère vite embrayer sur l’échange d’expériences menées dans le champ des alternatives au capitalisme. Mais ici, il aura fallu consacrer du temps au récit de ses aventures financières, tant la curiosité était grande. Dans les six villes visitées – Marseille, Grenoble, Lyon, Paris, Toulouse et Lavaur– Enric a parlé des failles du système bancaire qui lui ont permis de mener à bien son opération (près de 500 000 euros détournés grâce à des crédits non remboursés !), ceci devant un total de plus de mille personnes fort attentives. Les questions, d’abord techniques (« comment faire ça ici ? »), ont ensuite tourné autour du thème « comment vivre insolvable ? » Dans l’auditoire, jamais l’expropriation bancaire n’a soulevé de récriminations ou d’objections d’ordre moral. Le caractère jouissif et vengeur de l’acte faisait visiblement l’unanimité.

Pour Enric, l’intérêt de traverser les Pyrénées était surtout de voir ce qui bouge ici, dans l’idée d’amorcer un fructueux partage des connaissances et des pratiques chez ceux qui, des deux côtés du massif montagneux, se reconnaissent, sans trop faire gaffe aux étiquettes, dans les mots « Nous pouvons vivre sans capitalisme. » Travailler peu ou pas du tout, produire moins, consommer mieux et vivre autrement, voilà les pistes que l’on se proposait d’explorer ensemble. Souvent prolongées le jour suivant par des discussions plus informelles, ces rencontres ont eu le mérite de jeter des ponts entre des initiatives variées et éparses, et donc difficiles à recenser. On y a vu des associations qui s’échinent à promouvoir l’économie alternative et solidaire poussant les Amap, par exemple, à être un peu plus qu’une autre manière de consommer, et les SEL [2] à devenir des réseaux qui s’étendent aussi aux biens, ce qui mène, très naturellement, à l’idée de créer des monnaies sociales – idée chère à Enric et à laquelle il a consacré une grande partie de ses interventions. On a croisé des gens qui, sans nom et sans statut, se sont lancés dans l’acquisition commune de terres du côté du Tarn, mais également des groupes fomentant des jardins collectifs en ville ou qui mènent à bien des occupations potagères de jardins publics ! On a écouté des gens expliquer comment ils font des achats groupés, d’autres, parfois les mêmes, qui se rassemblent en colocation sur le principe de la « réciprocité spontanée » – le loyer est payé par ceux qui peuvent et les autres contribuent, par biens ou services, de façon volontaire et non comptabilisée. Divers squats et occupations étaient aussi présents, ainsi que des groupes qui réfléchissent aux possibilités, aussi bien légales que buissonnières, de créer de l’habitat collectif. La location de locaux associatifs et la création de services autogérés, comme les garderies, étaient aussi au rendez-vous, comme la construction collaborative de maisons. Une personne a expliqué très simplement comment elle faisait pour vivre sans banque, d’autres leurs avancées dans l’éducation populaire pour enfants comme pour adultes, et d’autres encore leurs trucs pour ne pas payer les transports publics en mutualisant les amendes…

Partant du constat que la protestation, qu’elle soit corporatiste ou radicale –et même si elle est évidemment nécessaire–, reste fatalement à la remorque de l’agenda du pouvoir, Enric et les siens rêvent et se bougent pour fédérer des alternatives en construction. Patrie de la rhétorique, la France a bien sûr offert à notre invité catalan son lot de procès d’intention. Les mots « économie », « monnaie » ou « alternative » en hérissent plus d’un. Ce à quoi le gaillard répondait : « Notre but est de rapprocher des gens que certains mots séparent mais qui ont des pratiques semblables. » Venus toiser un camarade illégaliste, certains ont découvert un pragmatique, dans la tradition ibérique des années 1930, plus soucieuse d’expérimentation sociale que de sermons enflammés. On somma Enric de se définir : « Réformiste ou révolutionnaire ? » Ce à quoi il répliqua calmement : « À question simpliste, réponse simple : je dirais révolutionnaire. » À ceux qui faisaient plus finement remarquer que le système capitaliste ne se laissera pas déborder sans se défendre, Enric rappela qu’en construisant une autonomie collective de subsistance, le mouvement des sans-terre brésiliens ou les communautés zapatistes se donnent aussi les moyens de mieux résister à l’État. « Plus il y aura de gens qui ne dépendront pas, ou peu, du système, plus on attirera du monde,mieux on survivra au désastre écologique et économique en cours, et mieux on pourra faire face à la répression, et cela sans incompatibilité avec des mouvements d’émancipation plus larges. » Ce qui a l’air assez raisonnable [3].

Article publié dans CQFD n°75, février 2010.


[1] Lire CQFD n° 60, 64, 66 et 71.

[2] Systèmes d’échanges locaux.

[3] À peine Enric reparti, son traducteur, Espagnol résidant en France, a été discrètement entouré par trois policiers en civil, sur un quai de gare, sous prétexte d’une « vérification d’identité des ressortissants ». L’un d’eux parlait parfaitement espagnol. Après lui avoir fait réciter le nom de son père et de sa mère ainsi que son ancienne adresse, les flics l’ont laissé partir et ont disparu dans la foule.





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