E TOUS CÔTÉS, sur les hauteurs des collines de Cisjordanie,
des toits de tuiles rouges signalent la présence de colonies
israéliennes. Les colons affirment qu’elles sont des
avant-postes à caractère défensif. Mais il est évident
pour tous, Israéliens comme Cisjordaniens, qu’il s’agit
là d’un des aspects majeurs du processus d’invasion
et d’installation destiné à rendre impossible le retour
de ces terres aux Palestiniens. Pas un jour ne passe
sans que l’armée ne harcèle et n’agresse les paysans
de la région. Confrontés à de multiples menaces et
entraves lors de la récolte des olives, ces paysans ont
demandé de l’aide à des ONG et des associations, qui
envoient des bénévoles là où les pressions se font les
plus fortes.
Keren est militante du groupe Anarchists against the
wall, collectif luttant contre la ségrégation, l’apartheid,
l’incarcération sociale et politique. Depuis plusieurs
années, ce mouvement est engagé dans la lutte
contre la construction du mur et la barrière de séparation [1]. Elle est en relation avec une association qui organise des trajets en bus de Jérusalem-Est à un village
non loin de Naplouse. Son contact : l’association
des Rabbins pour les droits de l’homme, dont le programme,
inspiré de l’idéal sioniste et de la tradition
religieuse, se veut défenseur des pauvres, soutien aux
droits des minorités, des laissés-pour-compte, en particulier
dans la société palestinienne [2]. « Nous ne travaillons pas avec qui on veut,mais avec qui on peut »,
explique-t-elle… Effectivement, les Israéliens qui se
battent aux côtés des Palestiniens sont peu nombreux,
comme ces femmes âgées, militantes pour la paix,
qui viennent chaque vendredi à Bil’in, ce village qui
a vu 60% de son territoire disparaître avec la construction
du mur. Elles expliquent : « Nous participons aux manifestations
aussi bien avec les anarchistes qu’avec Gush Shalom [3]… »
Natanya, militante de l’association des Rabbins pour les droits de
l’homme prévient sans rire, avant de monter dans le bus : « Le rabbin
ne pourra pas venir aujourd’hui. Il a trop bu hier soir, il fait une crise
de goutte… » Elle parle quatre langues, dont l’arabe, et bien qu’elle
ne pense pas voir la situation s’arranger de son vivant, vient deux
fois par semaine ramasser les olives dans les Territoires. « Je suis
originaire d’Afrique du Sud, mes parents et moi, nous savons ce qu’est
l’Apartheid. Je suis arrivée en Israël en 1953. J’y ai connu le racisme,
et notamment celui entre Ashkénazes et Séfarades. Un jour, je me
suis dit qu’il fallait faire quelque chose. J’ai rejoint les Rabbins pour
les droits de l’homme car même si je suis sioniste et que je crois
profondément en Israël, je suis totalement opposée aux colons et au
racisme. En revanche, je ne pense pas que l’on puisse comparer la
situation palestinienne à l’Apartheid. Ici, les soldats ne violent pas
les femmes, par exemple. » Natanya précise que sa famille ne soutient
pas du tout sa démarche.

Dans le village de Jalud, près de Naplouse, les oliviers ont été tronçonnés
la nuit précédente. Cent cinquante arbres dévastés, branches
arrachées… La colonie se trouve sur la colline juste en face. Les colons
sont descendus dans la nuit et ont saccagé la récolte. Natanya soutient
que l’olivier est un arbre sacré dans la Torah : c’est l’argument
qu’elle lance à la figure des colons. À ses côtés, Ruty et Yoel, un couple
d’Israéliens de 69 et 73 ans. Ils sont nés dans le kibboutz de Marhavia,
fondé en 1929 près de Nazareth. Militants de Hashomer Hatzaïr,
organisation historique de la gauche sioniste, teintée de marxisme [4],
et fidèles lecteurs du journal Haaretz, quotidien de la gauche libérale
israélienne où sont publiées les virulentes chroniques de Gideon
Levy [5], ils expliquent pourquoi ils sont là : « Si nos petits-enfants nous demandent dans quelques années ce que nous avons fait face à cette situation si injuste, nous pourrons leur dire que nous sommes au
moins venus aider et soutenir les Palestiniens face aux colons et à
l’armée. » Ils affirment que Marwan Barghouti – ce représentant
très populaire du Fatah en Cisjordanie, qui purge dans une prison
israélienne cinq condamnations à perpétuité – devrait être libéré
parce qu’il serait le seul leader palestinien capable de peser dans
un processus de paix. Quelques jours auparavant, Yoel avait mis
à l’entrée de son kibboutz, où vivent 700 personnes, une petite
annonce sollicitant des bras bénévoles pour la récolte des olives,
avec son numéro de téléphone. Personne ne l’a appelé…
Article publié dans CQFD n°73, décembre 2009.
[1] Afin de dénoncer le mensonge du plan sécuritaire israélien,le collectif a rejoint la lutte des villages touchés par l’existence du mur, favorisant ainsi des relations directes entre les deux peuples. Source : www.awalls.org/.
[2] Voir http://rhr.revues.org/.
[3] Gush Shalom (en français Bloc de la Paix),mouvement israélien qui milite pour la paix et la création d’un État palestinien. Gush Shalom est sur ce point en accord avec Shalom Archav (en français La Paix maintenant), un mouvement prônant un retour aux frontières de 1967.
[4] Pour en savoir plus, www.hashomer.net.
[5] Gideon Levy, Gaza, La Fabrique, 2009.