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CQFD N°072


LES VIEUX DOSSIERS D’IFFIK

IDENTITÉS IRRATIONNELLES

Mis à jour le :17 décembre 2009. Auteur : Iffik Le Guen.


LS SONT QUELQUES AVENTURIERS européens – et néanmoins français–, partis en marge de l’impérialisme colonial de la seconde moitié du XIXe siècle,à s’être retrouvés au coude à coude avec les peuples qu’ils étaient censés asservir. Certes, il y eut beaucoup de desperados lancés à la recherche d’un Eldorado, mais aussi d’authentiques illuminés, tombés sous le charme des coutumes locales, surtout lorsqu’elles avaient un joli minois. Prenons Jules Brunet [1] – réinterprété à la sauce hollywoodienne par le scientologue Tom Cruise – qui se retrouve, au Japon,bombardé général de l’éphémère république d’Ezo rassemblant les derniers samouraïs, plus fidèles au bushido qu’à l’oeuvre industrialo-conquérante de l’ère Meiji. Continuons avec Marie-Charles Mayrena Ier, tireur émérite et monarque (pendant quelques mois) au royaume des Sedangs, faussant compagnie au gouverneur d’Indochine et se déclarant protecteur de ce coin perdu de l’Annam contre les missionnaires français et allemands. Achevons nos pérégrinations liminaires avec Orélie-Antoine Tounens, Ier lui aussi, et à jamais, qui prend fait et cause pour les indiens mapuche, coincés dans leur riche territoire entre Chili et Argentine. Jusqu’à son internement dans un asile de fous en 1862, Tounens dirige le royaume d’Araucanie et de Patagonie en s’appuyant sur la farouche volonté d’émancipation de ce peuple indigène.

Car les Mapuche – littéralement « gens de la terre » – n’ont pas attendu le credo de la patrie des droits de l’homme pour résister aux tentatives d’ingérence. Bien avant l’arrivée des conquistadors, ils mettent un terme aux prétentions hégémoniques des Incas. Les fiers hidalgos n’en mèneront guère plus large malgré leurs nobles destriers et leur poudre à canon. Au XVII e siècle, Lautaro – jeune chef mapuche ayant appris la stratégie militaire au contact des Espagnols– remporte une victoire éclatante en éliminant le généralissime Valdivia. La frontière, établie sur le fleuve Bio Bio, à 500 kilomètres de Santiago, ne bougera plus jusqu’à la guerre d’extermination menée par l’État chilien en 1881. Pour l’historien José Bengoa, c’est la faiblesse apparente de l’organisation sociale mapuche qui fit sa force : « À la différence des Incas et des Mexicains, qui possédaient des gouvernements centralisés, […] les Mapuche possédaient une structure sociale non hiérarchisée. Dans la situation mexicaine et andine, le conquérant frappa le centre du pouvoir politique, et en se l’appropriant, s’assura le contrôle de l’Empire. Dans le cas mapuche, ce n’était pas possible, étant donné que sa soumission passait par celle de chacune des milliers de familles indépendantes. » Mais insoumis par les armes, certains se laissent gagner par l’appât du gain : quelques caciques empochent un peu plus que de la menue monnaie et finissent par concentrer l’essentiel du pouvoir. Désormais vulnérables, ceux parmi les « gens de la terre » qui résistent aux massacres, maladies et incendies,sont confinés dans des réserves ou reducciones et leur territoire passe de dix millions d’hectares à un demi-million.

Durant les années 60 et jusqu’en 1973, les gouvernements démocrate-chrétien et socialiste mettent en place une réforme agraire qui permet aux Mapuche de récupérer quelques milliers d’hectares dans le cadre de coopératives paysannes. Mais, parallèlement, l’État encourage une exploitation forestière à outrance, qui sera encore renforcée sous Pinochet.La propriété de la terre est désormais concentrée dans les mains de quelques groupes privés chiliens ou occidentaux, qui reboisent la région avec des essences d’importation – pins, eucalyptus. Dépossédées juridiquement, niées dans leur identité, les communautés mapuche harcèlent l’industrie forestière et tombent alors sous le coup de la législation antiterroriste instaurée par la dictature militaire et allègrement pérennisée par les gouvernements démocratiques [2]]. Acculée à la clandestinité, une tendance du mouvement mapuche, la Coordinadora Arauco Malleco,vient même de déclarer la guerre à l’État chilien fin octobre 2009 !

Jules, Marie-Charles, Orélie-Antoine et les autres… Ces initiatives isolées laissent entrevoir une autre aventure historique, celle d’un Occident colonisateur finalement séduit et retourné par les cultures qu’il voulait instrumentaliser à son seul profit. On pourrait rêver à un autre débat sur l’identité nationale,dans lequel Yves Calvi,le taulier vedette du service (public) compris, s’interrogerait : « Qu’est-ce qu’être patagon ? »

Article publié dans CQFD n°72, novembre 2009.


[1] Brunet, sans doute pour se racheter de ses écarts de conduite si peu diplomatiques, participa activement à la destruction de la Commune de Paris en 1871.

[2] Voir [CQFD n°53->http://cequilfautdetruire.org/spip.php ?article1653





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