Comment s’est passé ton séjour en prison ?
Pas trop mal. Dès que j’ai eu un crayon et du papier
j’ai passé ma journée à écrire. Mais bon, j’étais dans
le module des prisonniers dits de « bonne
conduite ». Je pense que policiers et matons avaient
reçu des ordres afin d’éviter toute « bavure », à
cause du soutien social et médiatique dont je jouis.
Ceci n’est pas le cas du reste des prisonniers, surtout
dans les autres modules, où la violence est
quotidiennement exercée contre des personnes
sans défense.
Ton rapport avec les gardiens et les prisonniers ?
Au commissariat, on a parlé de mon action.
Certains étaient pour et d’autres contre. Ils se sont
mis à discuter entre eux. À ceux qui sermonnaient
les autres (« on ne parle pas avec le détenu »), on
rétorquait qu’il n’y avait pas de mal, que c’était
intéressant. En prison, les gardiens m’appelaient
pour discuter, on parlait politique. Je leur disais
qu’il fallait changer les choses, qu’on ne pouvait
pas continuer comme ça,mais ils finissaient toujours
par décréter que c’était de l’utopie. Quant aux
prisonniers, ils voulaient savoir comment j’avais
fait et n’arrivaient pas à croire que je n’avais rien
gardé pour moi.
Pour les 50 000 euros de caution, tu as demandé
un crédit ?
Non, je ne peux plus ! C’est venu de mon entourage,
sans vraiment me consulter. Il s’agit d’un simple
dépôt bancaire qui sera remboursé à terme aux personnes
qui ont contribué.
Le 17-S 2008 et le 17-M 2009 ont été des journées
où tu as rendu ton action publique, grâce aux
publications Crisi et Podem. Quels sont les objectifs
de la journée du 17 septembre 2009, autour de
ces fameux « points de rencontre » ?
Faire l’expérience d’une nouvelle forme d’action.
Jusqu’à présent, il y en avait de deux types dans les
mouvements sociaux : d’une part les actions de protestation,
où l’on descend dans la rue pour
contester les décisions du pouvoir. Et d’autre part,
toute une série de pratiques sociales minoritaires,
mais qui n’ont quasiment pas de visibilité. Le 17-
S, on descend dans la rue tous ensemble, le même
jour à la même heure, non pas pour protester mais
pour rendre visibles ces alternatives et essayer d’en
construire de nouvelles. À travers notre site web,
on a proposé à tous ceux qui le voudraient et partout
où ils le voudraient, de mettre en place ces
« points de rencontre ». Le collectif Podemos vivir
sin capitalismo a envoyé aux points de rencontre
une nouvelle publication, Volem, où il n’y a que des
propositions d’actions concrètes [voir encadré],
ainsi qu’un formulaire pour prendre les coordonnées
des gens. On a également pris en charge le
côté légal –en signalant au ministère de l’Intérieur
la tenue de ces points de rencontre – et « administratif
» – en mettant en relation toutes les personnes
qui voulaient participer. De leur côté, les
collectifs et les gens qui ont bien voulu ouvrir un
point de rencontre exposent les initiatives et les
projets de vie alternative qui existent au niveau
local : coopératives agricoles ou de consommation,
espaces occupés ou autogérés, projets de récupération
d’espaces, ateliers, écoles libres, etc. On leur
propose aussi de faire, en fin de journée, une petite
assemblée autour des problèmes les plus pressants :
logement, alimentation, travail, écologie…
Assemblée ou autre, peu importe, le but c’est que
les gens fassent connaissance et que l’on crée de
nouveaux liens, afin qu’augmentent les possibilités
de faire démarrer de nouvelles pratiques collectives
qui sortent un peu du capitalisme.
Il s’agit aussi de créer un réseau de manière systématique,
non comme quelque chose qui va de soi,
mais comme une base pour des actions futures.
C’est comme amener Internet dans la rue, et
atteindre ainsi les gens qui ne sont pas très portés
sur les collectifs virtuels. Dans la rue, les gens se
rencontrent, se parlent et se voient, et cela a un
potentiel bien plus grand.
112 points de rencontre partout en Espagne et
même à l’étranger. Un succès ?
Ce type d’action est forcément un succès. On est
habitués à sortir dans la rue pour manifester contre
ceci ou cela. Souvent rien ne change, ce qui ne veut
pas dire qu’on ne doit pas le faire, mais on a un
petit peu l’air con. Par contre, dans les points de
rencontre, on n’est pas dépendants de l’agenda du
pouvoir,mais juste de nous-mêmes. Cette action
tisse des liens et amorce peut-être une série de projets.
Du coup, du simple fait qu’elle a eu lieu, la
mobilisation est un succès.
Dès ta sortie de prison, vous avez mis en place un
« centre de coordination », pour organiser la
journée d’action du 17-S. De quoi s’agit-il ?
Pour que des projets sérieux puissent aller de
l’avant – surtout ce qui n’est pas protestation mais
construction d’alternatives–, il faut un engagement
à temps plein, et dans la durée. Et cela n’est pas
compatible avec un travail dans et pour le système,
ni avec la double journée que cela implique. Si les
formes de vie inventées par le mouvement ne se
passent pas du capitalisme, il est impossible d’avoir
le temps libre nécessaire pour organiser les mobilisations
et étendre le réseau. Les gens sont obligés
de vendre leur temps et des services pour pouvoir
vivre et ne peuvent pas donner la priorité au mouvement.
On a besoin d’un noyau qui réalise les tâches de
communication, information, mise en relation
entre les groupes et préparation des nouvelles
actions, d’une manière efficace et continue, et ceci
sans être payé. Il faut donc un grand espace où ils
puissent bosser mais aussi se nourrir, être logés
et avoir leurs frais de transport payés. C’est ça le
centre de coordination, et c’est ouvert à tous ceux
qui veulent aider et s’engager quelques semaines,
quelques mois ou plus. Si on arrive à avoir une
demi-douzaine de personnes qui en font un style
de vie, le centre sera beaucoup plus puissant. Cela
permettra que personne ne soit indispensable et
libérera du temps pour chacun.
On a trouvé une maison de campagne près de
Barcelone pour préparer le 17-S, où on était jusqu’à
trente à s’agiter, et on a pu organiser une journée de
formation pour le 17-S qui a accueilli quatre-vingts
personnes. Et on a déjà plusieurs propositions d’espaces
pour la suite. L’idée, c’est que le centre tourne
et se déplace et perpétue sa fonction d’agitation…
jusqu’à la fin du capitalisme ! Ces derniers mois,
entre sept et dix personnes se sont consacrées exclusivement
à la coordination du 17-S. Une bonne partie
désire en faire une forme d’activisme et, pour trois
ou quatre d’entre nous, une forme de vie.
Dont toi.
Bien entendu.
Il a fallu une certaine quantité d’argent pour l’impression
et le transport du journal… Ça vient d’où ?
Au moment de la création du Centre de
Coordination, on a expliqué qu’on n’avait plus de
cagnotte magique et que l’aide en temps,en espèces
et en espace devait s’obtenir de façon décentralisée.
En même temps, on apprend à agir avec chaque fois
moins d’argent, grâce aux liens et aux échanges.
Mais on a pu avancer une bonne partie du fric de
l’impression et de la distribution grâce à ce que rapporte
mon livre [Abolim la banca, où Enric raconte
par le menu les aspects techniques et les motivations de son action]. J’ai renoncé aux droits, puisqu’ils seraient
saisis de toute façon. Mais j’ai passé un accord avec l’éditeur
pour qu’il fasse un don au collectif « Podemos vivir sin
capitalismo ». Et on va rendre publiques les dépenses.
L’idée, c’est que notre pratique sorte du cercle vicieux de la
mercantilisation. On a par exemple imprimé et envoyé gratuitement
les publications à ceux qui nous l’ont demandé.
Chacun, dans la mesure de ses possibilités, apportera ce
qu’il pourra, argent ou autre.
Réfléchissez-vous à d’autres moyens d’expropriation ?
Dans Volem, on incite à la récupération de terres et, surtout,
de bâtiments vides dans les villes. Je crois que la
désobéissance doit être accompagnée de l’autogestion et
de la construction d’alternatives, surtout au niveau
urbain. Parce que vivre de façon autogérée en ville sans
désobéir aux normes du capitalisme, c’est difficile, et cela
reste toujours marginal. On prône donc une occupation
axée sur la communication et la relation avec l’entourage.
Et pour ce qui est d’actions comme celle que tu as faite ?
[Il rit et hésite un peu.] Il y a des gens qui peuvent faire
des choses, il y a des choses que je ne peux plus faire. Des
idées, il y en a,mais comme je ne peux pas les faire tout
seul et qu’on a besoin de personnes qui puissent les faire
réellement, on en reste là pour l’instant.
Peux-tu en parler un peu ?
Considérer l’insolvabilité comme quelque chose qui te
permet d’avoir un certain nombre de droits – même si
elle t’en enlève d’autres – est un outil puissant pour la
désobéissance civile. On en parle dans Volem et Podem.
Cela peut être utilisé ponctuellement ou dans le cadre
de projets à long terme. Quand tu te rends compte qu’il
est possible d’être heureux en étant insolvable, ça ouvre
des pistes. Par exemple, si tu ne paies plus les amendes,
tu peux voyager gratos, tu peux donner ton nom pour
convoquer des manifs non autorisées… Bref, tu peux
faire sans crainte tout ce qui n’est puni que par des
amendes.
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