ROIS SOMBREROS MEXICAINS sous le soleil parisien :
Trinidad Ramirez et Catalina González, porte-parole
du Frente de Pueblos en Defensa de la Tierra (FPDT),
et Rubén Valencia, de Voces Oaxaqueñas
Construyendo Autonomía y Libertad (Vocal), sont
là pour partager l’expérience de combats douloureux
mais bien vivants. « Nous payons pour avoir résisté en 2001 au décret
d’expropriation de 4550 hectares en vue de la construction d’un
aéroport, rappelle Trini. À l’origine de notre lutte pour la liberté, il
y a la lutte pour la terre qui nous a vus naître. À l’époque, le président
Fox disait qu’Atenco
avait “tiré le gros lot”,mais on
ne l’a pas cru, on s’est battus
et on a gagné. Le gouvernement
ne nous l’a jamais pardonné.
» Trini est l’épouse de
Nacho del Valle, qui a été
condamné, tenez-vous bien,
à 112 ans de prison. Catalina
est plus chanceuse : son compagnon,
Felipe Álvarez, n’a lui
écopé que de… 67 ans [1]. Et
pourquoi ? Pour s’être montré
actif dans la lutte sociale. Les
3 et 4 mai 2006, une opération
policière d’une violence
inouïe contre les fleuristes
ambulants de Texcoco et les
paysans d’Atenco s’est soldée
par la mort de deux jeunes
et 207 détentions assorties
d’abus sexuels, tortures,
humiliations. C’était une
vengeance d’État préméditée
et un terrible avertissement lancé à tous ceux qui osent dire
non. Trois ans après, douze comuneros sont encore en prison. « À
Oaxaca aussi, la défense du territoire est au coeur de chaque lutte,
abonde Rubén. Pas seulement la terre en tant que telle,mais le
territoire : le quartier, le village… Et toute résistance s’accompagne
d’une répression. Partout où se développent les projets du Plan
MesoAmérica [nouveau nom donné à l’impopulaire Plan Puebla
Panamá], champs d’éoliennes, barrages, autoroutes, il y a des bases
militaires. La ville d’Oaxaca est sous surveillance permanente de
la PFP [Police Fédérale Préventive : police militaire créée en 1998,
fruit de la coopération franco-mexicaine]. Il y a des assassinats, des
agressions, des disparitions… Depuis le soulèvement populaire de
2006, ils ont peur de la population, ils savent de quoi elle est capable. »
« Nous allons de procès en recours pour nos prisonniers, mais la justice
n’est pas rendue, constate Trini. Il y a deux mandats d’arrêt
en cours. Je n’ai pas vu ma fille América depuis le 2 mai 2006, elle
vit cachée et pour elle il n’y a plus de recours en justice possible, alors
qu’elle n’était même pas là le jour des faits. Juste avant de partir
en Europe, j’ai reçu la notification d’une amende de 150000 pesos
[près de 10 000 euros] avec menace de saisie de notre maison.Nous
subissons un harcèlement permanent. » C’est un projet d’écotourisme
qui prétend aujourd’hui accaparer leurs terres… « Les conditions
de vie de nos prisonniers empirent sans cesse, dénonce
Catalina. À l’Altiplano [prison de haute sécurité], le nombre de
visites mensuelles est passé de quatre à trois et risque d’être réduit
à une seule d’ici peu. On rogne sur leurs rations de nourriture, on
leur balance de l’eau bouillante au moment de la douche, ils n’ont
pas le droit de se voir, ni de sortir dans la cour. Ils sont victimes de
traitements dégradants :on les oblige à se déshabiller et des chiens
viennent renifler leur sexe. C’est arrivé la dernière fois que j’ai vu
Felipe.Je suis fière de lui, il tient le coup.À la prison Molino de Flores,
les visiteurs aussi sont victimes d’humiliations, on les oblige à se
dénuder. » La police a-t-elle été inquiétée pour les exactions commises
en mai 2006 ? « Sur toutes les femmes violées lors de l’opération,
seules six ont osé porter plainte, regrette Trini. Mais pas
un seul policier n’est poursuivi. Il y a trop de dirigeants directement
impliqués, jusqu’au gouverneur. »
Où en sont les luttes sociales
d’Oaxaca ? « Les médias officiels
veulent faire croire que
l’Assemblée des peuples
d’Oaxaca (APPO) a disparu, car
il n’y a plus d’assemblée
unique, analyse Rubén. Mais
la lutte s’est territorialisée, le
mouvement est plus ample. Il
y a eu une prise de conscience
de la nécessité d’articuler les
luttes. Des communautés qui
réclament la baisse des prix de
l’électricité ne veulent pas que
cette réduction se fasse aux
dépens d’autres territoires où
l’on se bat contre la construction
de barrages. Elles ont donc
développé des aérogénérateurs
à usage familial. Résultat :
malgré la répression, aucun des
grands projets d’exploitation
n’a pu être mené à bien pour
l’instant. » Et les contrats
bidons que les multinationales avaient fait signer aux paysans
de Juchitán pour récupérer leurs terres et développer un parc
d’éoliennes ont été reconnus nuls. « Il ne s’agit plus seulement de
demander la démission des gouvernants comme en 2006, mais de
construire l’autonomie localement, en tenant compte de la spécificité
de chaque processus. C’est un autre type d’articulation, pas
seulement des revendications et des mots, mais des actes et de l’organisation
collective. On a dit que 2007 avait été l’année de la peur.
2009 est l’année de la réorganisation. »
Quel type de solidarité êtes-vous venus chercher ? « L’échange
et le partage d’expériences est important, pense Rubén. Et nous
voudrions tisser des liens au niveau international, entre mouvements
sociaux. » Trini conclut : « J’ai appris à regarder l’ennemi
en face, à ne pas baisser les yeux en disant “oui, monsieur”.
Nous sommes venues jusqu’ici, dans ce beau pays, portées par la
force de nos compagnons, pour dire la vérité. La lutte collective
nous rend égaux. D’où la campagne : “Justice pour les innocents,
justice pour nos morts”. Pour que la volonté du peuple soit
un jour respectée. »
Solidarité avec les prisonniers d’Atenco : chèques à l’ordre du CSPCL – CSPCL,
33, rue des Vignoles, Paris.
Article publié dans CQFD N°70, septembre 2009.