E TRAVAIL, C’EST LA SANTÉ ! »,
radote le vieil adage. « Je me suicide
à cause de mon travail à
France Télécom. C’est la seule
cause », a pris soin de souligner dans sa
lettre d’adieu Michel Deparis, mort à
Marseille le 13 juillet dernier. Fin août,
à Lannion, un autre salarié de la boîte
coupait définitivement sa ligne. Selon
l’Observatoire du stress créé par les syndicats
Sud PTT et CGC, cela porte à 22 le
nombre d’employés de France Télécom
qui ont mis fin à leurs jours depuis févier
2008. Mazette ! Les conditions de travail
de l’ex-service public ne valent-elles pas
mieux que celles d’une lugubre maquiladora
mexicaine ? Il est vrai que depuis
le lancement de sa privatisation en
1996, sous prétexte d’adaptation à la
concurrence, France Télécom se doit de
ravir ses actionnaires. Olivier Flament,
salarié dans la même unité que Michel
Deparis et secrétaire du comité d’hygiène,
de sécurité et des conditions de
travail (CHSCT), nous renseigne :
« France Télécom a vécu la plus grosse
restructuration industrielle de ces dernières
années et c’est passé complètement
inaperçu ! Un tiers des effectifs ont
disparu en treize ans : de 160 000 à travailler
sur les fixes, nous sommes passés
à 102 000 avec en plus Internet et les
mobiles. » Les effectifs ont diminué, mais c’est l’esprit même de la
boîte qui a été mis en dérangement : « Avant, l’entreprise était basée
sur l’excellence technique, et les services commerciaux étaient relativisés.
Cela s’est inversé, nous nous sommes concentrés sur le commercial
: 60 000 salariés ont changé de métier ! C’est dur pour un
technicien de se retrouver sur des plates-formes d’appel. » Nul besoin
de se faire lourder pour avoir le moral aux abonnés absents : dévalorisé,
on regarde différemment le fil du téléphone. En sus, la diminution
des effectifs conduit à des réorganisations et des
déplacements répétés des salariés. À défaut de décrocher un job
stable, ils répondent à l’appel du Lexomyl.
« Il y a moins d’un an, notre unité, où travaillait
Michel, a fusionné avec une unité similaire de
Lyon. Michel était architecte réseau, hyperreconnu,
spécialisé dans la 2G, la deuxième génération
de mobile, qui va être supplantée par la
3G. Seul à Marseille, il était surchargé de travail.
Il pouvait s’appuyer sur deux collègues de Lyon
mais, avec la fusion de nos unités, il se sentait en
concurrence avec eux.Il y a eu des alertes, on sentait
que Michel n’allait pas bien. La direction lui
a proposé de traiter plus de 3G, afin de le valoriser.
Mais il l’a vécu comme une mise en difficulté
supplémentaire. »
Sa hiérarchie aurait donc tenté –maladroitement !–
de lui venir en aide… Dans son dernier
courrier, Michel dénonce le « management par
la terreur » subi dans sa boîte. « Les salariés se
reconnaissent dans cette expression, confie
Olivier Flament. C’est dû à la forme de management
: lors des réunions de service, tout le
monde se tait car chacun doit se débrouiller seul.
On ne peut avouer, devant ses collègues, qu’on est
en difficulté. » Alors, on se démène, jusqu’à ce
qu’il soit trop tard. Le secrétaire du CHSCT poursuit
: « Suite à son suicide, on a pris conscience
que ce ne sont pas uniquement les grands bouleversements
– perte d’emploi, obligation de
déménager– qui affectent les salariés. Quelques
modifications, même minimes, de ce qui fait le
quotidien du travail, ont aussi un impact. Surtout
dans une entreprise en constante évolution. »
Niant jusqu’alors le lien entre le suicide de ses
employés et leur boulot, France Télécom a récemment fait mine d’entendre
l’appel de détresse et promis un renforcement des équipes de
médecins du travail et d’assistantes sociales, ainsi que la possibilité de
négocier localement l’accompagnement des salariés en cas de réorganisation.
Cela suffira-t-il ? Olivier esquisse un début de réponse : « Dans
l’unité, cela a été très dur, l’émotion était intense, et j’ai l’impression que
les gens ont pris conscience que cela pouvait leur arriver, qu’ils étaient
eux aussi en danger. Et il n’y a pas de raison que cela s’arrête. »
À propos, ils parlent d’ouvrir le capital de La Poste…
Article publié dans CQFD N°70, septembre 2009.