LA CANEBIÈRE BUISSONNIÈRE, pavoisée aux
couleurs du printemps et de la fête,
coupée à la circulation, et dédiée à la
détente et à la sieste ! » C’est la grève
générale illimitée ? Non, sire, juste un
baratin marketing pour vendre Les Bouquinades de Patrick
Menucci, maire socialo-royaliste du 1er secteur de Marseille.
« Bouquinades ? Ça fait penser à anchoïade, tapenade…
C’est gourmand… », minaudaient les forçats de la dédicace
interrogés par un micro-trottoir très VIP, lors du dernier Salon
du livre de Paris.
Avec le soutien des conseils général et régional, et l’expertise
d’Albin Michel, qui a publié ses souvenirs de porte-parole électoral
de Ségolène Royal, Menucci se positionne dans la course
à l’échalote du pactole de Marseille 2013 (près de cent millions
d’euros). Si on en doutait, le sous-titre de l’évènement met les
points sur les i. : « Cap sur 2013 ». Comme un avant-goût, donc.
Les Bouquinades auront lieu sur les hauts de la Canebière – qui
ont besoin d’être « redynamisés », dit-on – les 12, 13 et 14 juin. Et
pour dynamiser, quoi de mieux qu’une cadre dynamique parachutée
au poste de chargée de mission ? C’est la pimpante cyber-entrepreneuse
Claire Germouty, auteur de Bienvenue sur le
Facebook, un truc de com déguisé en bouquin et édité chez… Albin
Michel, qui s’y colle. Vive « le premier festival du livre de la
Canebière, dédié aux livres grand public et aux Marseillais » ! Au
programme ? Animations, stands, ateliers d’écriture et « des
débats piquants ou virevoltants avec les mastodontes de l’édition
française ». L’idée d’une parade de mammouths en tutu a
dû séduire Menucci, l’éléphanteau PS qui raye le parquet avec ses
défenses. Et c’est vrai qu’elle est super,leur trouvaille : faire venir
de Paris des auteurs comme Marc Lévy à la rencontre du bon
peuple marseillais (qui, le pôvre, ne lit que les pages sport de
La Provence, c’est connu). Et le bon peuple, on le contacte à travers
les assos de quartier pour
qu’il vienne chaleureusement
recevoir le gotha des grandes
plumes à grosses ventes. Michel,
jeune retraité, s’est vu proposer
de faire le guide bénévole. S’il
avait accepté cette mission, il
aurait promené les invités de
Menucci dans les rues pittoresques,
avant de les laisser en de
bonnes mains devant l’hôtel-restaurant
4 étoiles Petit-Nice Passédat, sur la Corniche. Là, le
« promène-couillon » aurait
rebroussé chemin et serait rentré
dans son petit chez-soi, pendant
que les régaliens et les régalés de
la mairie feraient ripaille face à
la mer. Dieu que la bouillabaisse
est savoureuse quand elle est
servie aux frais de la princesse !
Meanwhile, back in the jungle…
Ici,comme en toute contrée dont
l’imaginaire a été colonisé, on
bâille d’admiration devant la culture
qui brille et qui clinque. Mais
la culture locale, la populaire, celle
du Sud appauvri, qui grouille,
gueule et pue la sueur, les élites la
méprisent et la repoussent du
bout du pied sous le paillasson.
Demandez aux commerçants du
Marché du Soleil, incendié le 18 juin 2008,qui ont réoccupé
les lieux en désespoir de cause… Le 4 mai, la justice
s’est penchée sur l’affaire des « studios » qui étaient
en construction (sans permis) au-dessus du marché et
dont les matériaux ont contribué à l’extension rapide
du feu.Les avocats du propriétaire ont manœuvré pour
renvoyer l’affaire jusqu’à l’automne. Blaise Messina, un
artisan-plombier affecté par l’arrêté de péril imminent,
a déposé avec d’autres un référé. Georges Dahan, le propriétaire,
contacté par CQFD, nie tout. L’enquête pénale ? Il n’y en
a pas, d’après lui. « Les experts ont conclu qu’il n’y a pas eu d’incendie
criminel. » Pour lui, la responsabilité incombe aux commerçants,
« à force de faire des branchements électriques hors
normes ». L’occupation et la réhabilitation aux frais de l’association
des sinistrés ? « Ils font n’importe quoi, tout va être rasé et
reconstruit à neuf. » Les « studios » illégaux (en fait, des boxes de
trois mètres sur deux) ? « Ils ne sont pas à moi, et si on n’avait pas
réclamé de permis de construire, c’est que c’était un simple réaménagement. » Dahan est connu pour jongler avec plusieurs SCI, derrière lesquelles il camoufle ses propriétés. Les décombres toujours
pas déblayés ? « J’ai pas l’argent pour le faire. » Et José Allegrini,
conseiller municipal délégué à la sécurité,qui a été son avocat lors
d’un procès pour escroquerie, ne semble pas pressé de faire respecter
la loi,qui oblige le proprio à sécuriser le périmètre sinistré
dans les trois semaines. La puanteur et les rats ? « Des rats, il y en
a même chez moi, au Prado [1]. Et s’ils ne sont pas contents, ils n’ont
qu’à nettoyer eux-mêmes. » C’est d’ailleurs ce qu’ils font. Les commerçants, mis littéralement (et non pas littérairement) à la rue,
s’entêtent à réhabiliter la partie du marché qui aurait pu être rouverte
au public depuis belle lurette. Ils occupent le Soleil ! Beau
titre pour un roman…
Et les incendies répétés d’immeubles vous appartenant, monsieur
Dahan ? « Seule la mort ne vient qu’une fois » [2], rétorque-t-il. L’homme s’est en tout cas senti obligé de rappeler la rédaction pour préciser : « L’incendie de la rue Fauchier ? Les locaux ne m’appartenaient pas. Seul le stock de marchandises était à moi. Du textile, des jeans, pour huit millions de francs… C’est arrivé en 1992 et je n’ai toujours pas touché un centime. Vous parlez d’une arnaque à l’assurance ! Les gens du quartier, c’est des jaloux et des médisants. »
« À Marseille, où ce putaing de bon sang, cette putaing de coloration
de l’horizon viendra nous secouer l’âme ! », s’exaltait
Richard Bohringer au Salon du livre. L’établissement public
Euroméditerranée détourne son prude regard vers un horizon
moins lyrique (sur les plans de cette méga-opération de reconquête
urbanistique, l’emplacement du bazar de la Porte d’Aix
n’est plus qu’une inquiétante tache blanche). « Bouquinades ?
C’est un mot un peu… un peu… un peu festif », chuintait un Jack
Lang très inspiré,toujours au salon. « Tout est ouvert, le livre mène
à tout. » La spéculation immobilière aussi. Ami(e) de la culture,
choisis ton camp.
Publié dans CQFD n°67, mai 2009.