LA MARTINIQUE, l’agonie moderne de la démocratie
représentative est aggravée par le fait que les élus
ne disposent que de pseudo-pouvoirs reçus non
du peuple mais de l’État français. La participation
aux élections « nationales » ou européennes est ici insignifiante.
Or ce sont elles qui fixent le cadre des pouvoirs
locaux. La région et le département sont en effet des produits
importés au sein desquels les politiques insulaires
gesticulent en vain. Après le grand soulèvement populaire
du 5 février et les conquêtes sociales qui en ont découlé,
le mouvement est naturellement retombé. C’est pourquoi
on appelle au Gran sanblé Matinik, mouvement d’initiative
populaire, que nous avons pour notre part accompagné
d’un Traité du grand dérangement [1] faisant suite à notre
Manifeste pour les « produits » de haute nécessité [2] et dénonçant par avance les « petits arrangements ». Bien sûr, la mise en place de ces forums à travers toutes les communes n’est
pas chose aisée en pays dominé. Mais si le balancier
retombe dans l’ancien ordre établi, cela n’empêchera pas
les problèmes de renaître, les mêmes causes produisant les
mêmes effets.
La décision du pouvoir français d’organiser à la hâte des
états généraux vise justement à bâillonner le peuple en
ayant l’air de l’écouter. Pour connaître le principe de ces
états généraux, il suffit de regarder une salle où ils se
déroulent : le peuple est cantonné au rôle docile de spectateur,
cependant que, sur l’estrade, les instances officielles
désignées d’en haut ou de là-bas monopolisent la parole,
quadrillent les débats, policent les pensées. L’État,comme
toujours, monologue. Alors qu’il s’agit pour le peuple de
prendre ou plutôt de garder la parole, celui-ci est invité,
une fois de plus, « au carnaval des autres » (Césaire). L’État
français fixe le calendrier, décide des sujets, tient le crachoir
et consent dans ces conditions à laisser s’exprimer
ponctuellement tel ou tel « point de vue », réduisant dès
lors la parole du peuple à la simple fonction d’exutoire
inoffensif. Mais le plus insupportable, c’est que l’État a
d’emblée placé les débats dans le cadre de l’aliénation en
brandissant la menace de la sanction financière, s’adressant
aux peuples comme un bon père de famille : « l’autonomie
a un prix, mes enfants… [3] » Ce vieux cadre
paternaliste consiste encore une fois à soigner le mal par
le mal. Comment ces États Généraux pourraient-ils être
une caisse de résonance du mouvement populaire et du
souffle de liberté qui le porte, lorsqu’ils instrumentalisent
de façon perfide l’aliénation des peuples ?
Mais plus profondément encore, ce qu’il faut, c’est une culture
politique autre, qui commence à germer et poserait
enfin des problèmes trop longtemps tus, qui concernent
à la fois l’existence ici et celle du monde. On peut en formuler
quelques-uns : l’exception économique de la défiscalisation
et le projet de zone franche globale, ces panacées
libérales pour l’Outre-mer, peuvent-elles garantir le principe
politique de solidarité ? Jusqu’ici on a exploité la terre
et les hommes, le temps n’est-il pas venu de les cultiver ?
Comment faire pour que les peuples du monde entrent en
relation sans se dissoudre dans une population standard ?
Derrière ces problèmes se pose à court terme pour les
Martiniquais le problème du changement de statut de l’île
par le biais d’un référendum (sur les articles 73 et 74 de
la Constitution) qui doit avoir lieu dans les mois qui viennent.
Comment faire pour que le désir de faire peuple ne
soit pas étouffé par la peur du largage, et que les urnes ne
soient pas les éternelles chambres d’écho de la soumission ?
Ces problèmes-là supposent une relation de peuple
à peuple unis dans une nouvelle république, et non plus
une administration unilatérale de populations ultrapériphériques.
Publié dans CQFD n°67, mai 2009.