ON LE COMPREND, DARCOS. En
réaction au démantèlement
programmé de l’école pour
tous et aussi à la tiédeur des
appareils syndicaux (en partie acquis à la « nécessaire
réforme »), un air de fronde parcourt
le pays. C’est que l’offensive est de
taille : 25 000 postes supprimés, dont
3 000 enseignants spécialisés dans le
suivi des élèves en difficulté (RASED),
la maternelle bientôt privatisée ou
municipalisée comme les crèches, le
secondaire rogné, des matières
« improductives » rendues
facultatives…
Juste avant Noël, des
turbulences extrasyndicales
ont touché des
centaines d’établissements.
Veillées des
écoles, manifs nocturnes,
blocage de
lycées, lettres à la hiérarchie
revendiquant la
désobéissance aux
mesures imposées… De
quoi alarmer un gouvernement
hanté par le
spectre d’une flambée
sociale incontrôlée.
Craignant un scénario
à la grecque, Xavier
Darcos s’est livré à un
élégant entrechat : je ne
retire pas la réforme du
lycée, je la retarde d’un
an. Mais sera-ce suffisant
? Le petit soldat
sarkozien du dégraissage
budgétaire n’y
compte pas trop. Il préfère
parier sur un flicage
de plus en plus serré. C’est le sens
du fichier Base élèves, et c’est aussi le
but de ce surprenant appel d’offres,
lancé le 15 octobre 2008, qui prétend
« externaliser » la surveillance des fauteurs
de trouble.
« Veille de l’opinion », est-ce joliment
titré. La part de marché comporte deux
« lots ». Le lot n° 1, « au montant estimatif
de 100 000 euros hors taxes par
an », aura pour commanditaire le MEN.
Le lot n° 2, 120 000 euros par an, sera
porté au compte du ministère de
l’Enseignement supérieur et de
la Recherche. Objectif : « Repérer
les leaders d’opinion, les lanceurs
d’alerte et analyser leur potentiel
d’influence et leur capacité à se
constituer en réseau. Décrypter les
sources des débats et leurs modes
de propagation. Repérer les informations
signifiantes (en particulier
les signaux faibles). […]
Anticiper et évaluer les risques de
contagion et de crise. Alerter et
préconiser en conséquence. » Se
sent-il à court d’idée, le Big
Brother étatique, pour faire ainsi
appel à des détectives privés ? La
« veille » se fera sur les sites militants,
les blogs, les forums,mais
aussi dans les « réseaux
sociaux »… Le prestataire de service
poulaga livrera des « notes
de synthèse » pour permettre « un
suivi précis de l’évolution de l’opinion
internaute ». Vent de
panique ? « Les thèmes émergents
sont signalés par le prestataire » à
« la personne publique » (sic).
Paranoïa aiguë ? Il s’agit de
« détecter systématiquement les
signaux faibles de crise ». Ensemble, le
ministère et le prestataire définiront
« le corpus à observer et analyser » et
« une cartographie détaillée de ce
corpus ». Il n’en dort plus, Darcos. « La
veille est active : quotidienne, hebdomadaire.
» C’est sa fébrilité qu’il extériorise.
Elle doit « être avant tout
anticipatrice, analytique et synthétique
». Ses limiers du Net seront aussi
de fins experts. « Plusieurs produits de
veille pourront être élaborés suivant
une périodicité hebdomadaire, quotidienne
ou autre (à définir en fonction de l’actualité). » On ne sait jamais. « Clé
de voûte du dispositif de veille, le passage
en “mode alerte” visera à transmettre
systématiquement les
informations stratégiques ou les
signaux faibles susceptibles de monter
de manière accélérée. » Là, dehors, dans
la rue, la foule gronde-t-elle ? « Une présentation
qui facilite la lecture et l’appropriation,
tout en préservant la
profondeur de l’analyse et l’exhaustivité
du corpus, sera fortement appréciée.
» Aidez-moi à piger, bordel ! « La
date et l’heure de réception des livrables
devront être rigoureusement respectées.
» Le ministère pourra ainsi « calculer
le retour sur investissement pour
cette opération »…
On s’était fait à l’idée que l’État, pour
laisser la bride sur le cou aux saines
énergies créatives du marché, ne se
chargerait plus dorénavant que du
maintien de l’ordre : police, justice et
expéditions militaro-humanitaires
chez les sauvages… On se trompait.
Aujourd’hui, non seulement le gouvernement
met les doigts dans
l’économie comme un vulgaire hautcommissaire
au Plan,mais en plus il
privatise ses coutumières basses
oeuvres. Voilà le dogme libéral cul pardessus
tête.
Et Darcos ? Réussira-t-il à impressionner
son public en claironnant que
la chasse aux sorcières est ouverte ? Ça
reste à voir.
LA PÉDAGOGIE DU BÂTON
L’ŒIL INQUIET DU MINISTÈRE ne
scrute pas en vain. Il a aussi
la main lourde. On se souvient
d’interventions musclées des
CRS pour dégager des lycées bloqués,
à la demande de proviseurs
zélés. Et l’administration sait se
faire vacharde. « Je considère qu’il
existe une relation entre mon
implication au sein du mouvement
enseignant de mai 2008 et mon
licenciement, que je qualifie
d’abusif, et le blocage délibéré du
dossier qui ouvre mes droits à l’indemnisation
et à l’aide au retour
à l’emploi par le rectorat de
Guyane », écrit Joseph David, instituteur
auxiliaire affecté pour
l’année scolaire 2007-2008 à
l’école publique de Grand Santi II,
au Moroni. « Le bruit courait déjà
alors, en mai2008, j’ai reçu comme
d’autres la menace, l’information
selon laquelle les personnels non
titulaires […] pourraient être mis en
difficulté à la rentrée suivante s’ils
ne cessaient leur implication dans
le mouvement. C’est ici la motivation
de ma dénonciation. » Joseph
a fait une demande en référé
auprès du tribunal administratif de
Cayenne. « Quatre de mes collègues
dont trois ayant exercé au sein de
ma circonscription et ayant également
pris part au mouvement de
mai ont été licenciés dans des
conditions similaires. » Quid du
droit de grève lorsque la précarité
sera devenue la norme dans les
écoles comme ailleurs ? Des rectorats
recrutent déjà leurs vacataires
via l’ANPE ou par petites annonces,
sans être très regardants sur la formation
des postulants, et pour des
périodes de plus en plus élastiques…
Article publié dans CQFD n°63, janvier 2009.