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CQFD N°061
COLOMBIE
LA LONGUE GRÈVE DES COUPEURS DE CANNE
Mis à jour le :15 novembre 2008. Auteur : Damien Fellous / Libre Arbitre.
Voilà bientôt deux mois que les coupeurs de canne à sucre colombiens sont en grève. En juillet, ils présentaient une liste de
revendications à l’ASOCANA, l’association des producteurs de canne à sucre, où ils réclament surtout de vrais contrats de travail
plutôt que le système de coopératives de « travail associé » qui leur est actuellement imposé.

« AVEC LE SYSTÈME de coopérative, on
n’est pas employés, on est nos
propres patrons », explique un
ouvrier. « On n’a que des
contrats de quinze jours, au gré des
besoins de la raffinerie. On doit payer
notre transport, notre équipement, on n’a
aucune protection sociale. On ne nous
fournit aucune protection contre les produits
chimiques. »
Le 15 septembre, face au refus de négocier
des propriétaires, quelque 15 000
ouvriers du Valle del Cauca, région de
monoculture de la canne au sud-ouest de
Bogotá, arrêtent le travail et bloquent
l’accès à huit raffineries. La réaction des
autorités est violente. Les piquets de
grève et les campements abritant les
ouvriers et leurs familles sont pris d’assaut
et saccagés par les ESMAD [flics
anti-émeute aux allures de robocops].
Des blindés de l’armée prennent position
dans les champs de canne. Le gouvernement
justifie cet usage démesuré de la
force en affirmant que les grévistes sont
infiltrés par « des forces obscures », autrement
dit les FARC.
Et c’est qu’actuellement la Colombie traverse
une tempête sociale de grande
ampleur. Les grèves se multiplient : fonctionnaires,
camionneurs, enseignants,
dockers et surtout une longue mobilisation
du secteur judiciaire. Le tout poussant
le président Álvaro Uribe à décréter
le 9 octobre un état de « commotion intérieure
», ersatz d’état d’urgence qui va
durer un mois et demi.
Pour couronner le tout, les Indigènes
choisissent ce moment pour exiger l’application
des accords prévoyant la restitution
de leurs terres ancestrales et
protester contre la vague d’assassinats de
dirigeants communautaires par des paramilitaires
liés aux grands propriétaires
terriens [1]. Plusieurs jours durant, 12 000 Indiens bloquent la Panaméricaine,
le plus grand axe routier du pays. Là
encore, les ESMAD interviennent brutalement.
Les affrontements font trois morts
et plus d’une centaine de blessés. Des
images diffusées par CNN ont montré des
militaires tirant sur des manifestants
désarmés, obligeant Uribe à revenir sur ses
déclarations, qui niaient l’usage d’armes
à feu par les forces de l’ordre. Il rencontre
les dirigeants indigènes, mais après l’échec
des négociations, ceux-ci annoncent, le 3
novembre,l’organisation d’une marche de
500 km jusqu’à Bogotá, à laquelle
devraient participer des milliers de
familles.

Il n’en fallait pas plus au gouvernement
pour voir dans cette convergence des
luttes un complot manipulé par la guérilla.
Ce n’est pas la première fois
qu’Uribe se sert des FARC comme épouvantail
pour disqualifier tout ce qui s’oppose
à sa politique. Syndicats, ONG,
associations de défense des droits
humains, élus de l’opposition, journalistes
indépendants, et jusqu’aux magistrats
de la Cour suprême se sont vus
désignés comme liés à la subversion.
Dans les campements des grévistes, on
est choqué de ces accusations : « Nous ne
sommes pas des délinquants, nous
sommes des ouvriers qui ne veulent plus
vivre comme des esclaves. Les seules forces
obscures ici, ce sont les ESMAD », s’énerve
un gréviste, faisant allusion à l’armure
noire des policiers. « Je travaille comme
coupeur de canne ici depuis vingt-cinq
ans. Regarde ma main. Avec les cals
causés par la machette, mes doigts ne
pourraient même pas actionner une
gâchette. Ces histoires de guérilleros
déguisés sont des calomnies pures et
simples pour justifier d’avoir frappé et
gazé nos femmes, nos enfants et d’avoir
envoyé les copains à l’hôpital ! » La colère
est palpable dans les campements. La
faim aussi. « 15 000 grévistes, avec leurs
familles, ce sont 70 000 personnes qui
sont sans revenus depuis la mi-septembre
», explique Edgar Páez, du syndicat
national des travailleurs de
l’industrie alimentaire (SINALTRAINAL).
« Ils survivent grâce à la solidarité des
paysans de la région et aux collectes que
nous organisons à travers le pays. » Les
familles des grévistes les ont rejoints sur
les piquets après les premières interventions
de la police, et tentent tant bien
que mal d’organiser la vie quotidienne
entre dénuement et peur de la répression.
Les hommes taillent des cuillers
dans des bouts de bois pour les vendre
sur le bord de la route. Les enfants jouent
entre les tentes de toile plastique. Les
conditions sanitaires sont déplorables et
le camion-citerne d’eau potable ne passe
qu’une fois tous les trois jours. Pourtant,
malgré les pressions, le dénigrement et
les tentatives de division, les coupeurs de
canne tiennent bon. D’où vient une telle
détermination ? « On travaille 12 à
14 heures par jour, pour un revenu hebdomadaire
de moins de [35 euros], dans
des conditions épouvantables. C’est moins
que le salaire minimum. »
Edgar Páez dénonce la pseudo-sous-traitance
: « On transforme les rapports
employé-patron en rapports fournisseurclient.
Cette mutation du salariat vers le
contractuel permet aux employeurs de
s’économiser le paiement des charges et
de disposer d’une main d’oeuvre totalement
flexible. C’est une attaque gravissime
contre le droit du travail. Mais les
grands médias sont tous liés au pouvoir [2]
et ne parlent de la grève que sous l’angle
des répercussions sur les prix du kilo de
sucre ou du litre d’éthanol… »
Le bastion de la Pax americana montre
des signes de fébrilité indéniables…
Article publié dans CQFD n°61, novembre 2008.
[1] Plus de 1 200 Indigènes ont été assassinés en Colombie
depuis l’arrivée au pouvoir d’Álvaro Uribe en 2002.
[2] El Tiempo, le principal quotidien d’information, appartient
à la famille Santos, dont font partie le ministre
de la Défense et le vice-président, d’ailleurs longtemps
rédacteur en chef du journal.Quant à RCN, un des deux
principaux canaux de TV, il appartient au milliardaire
Carlos Ardila Lülle, une des plus grosses fortunes d’Amérique
latine, propriétaire de la raffinerie La Providencia,
bloquée par les grévistes…
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