D’où vient l’idée de demander tous ces crédits sans intention de les rembourser ?
Un ami m’avait expliqué que les banques n’ont
pas les moyens de vérifier les fiches de paie
d’un client qui sollicite un crédit. Elles vérifient
juste que son employeur existe bien.Il y a trois
ans, après m’être intéressé à la crise énergétique
et à sa relation avec un système économique
qui, en poursuivant une croissance
exponentielle, est condamné à aller de crise en
crise, j’ai voulu mettre en pratique ce savoir.
Après quelques coups d’essai, je me suis lancé.
Jusqu’à engranger 492000 euros, extorqués à
travers soixante-huit opérations de crédit à
trente-neuf organismes financiers [2]. Ça m’a coûté quinze heures de boulot hebdomadaire
pendant deux ans et demi d’activité intense.
J’ai abusé ceux qui abusent de nous avec le
crédit à la consommation. J’ai emprunté de l’argent
sous prétexte d’acheter une voiture, de
réhabiliter mon appartement. J’ai aussi monté
des boîtes fictives pour obtenir des prêts plus
importants. L’avantage, dans ce cas-là, c’est que
ton nom n’apparaît même pas dans le fichier
des mauvais payeurs de la Banque d’Espagne !
Tu pensais depuis le début revendiquer ton
action à visage découvert ?
Oui, bien sûr. Sinon, on perd le côté exemplaire
de cet acte de désobéissance civile. Il fallait le
faire sous mon vrai nom. Le rendre public fait
la force de mon action.
Dans quelles conditions imagines-tu pouvoir
revenir à une existence publique ?
Peut-être que je ne pourrai jamais retrouver ma
vie antérieure… J’espère retourner en
Catalogne, mais avant il faut que je gagne mon
combat contre l’appareil judiciaire. Si les
banques portent plainte, je veux transformer
mon procès en procès du système financier.
Quel type de projets collectifs te paraissent
aller dans le même sens ?
Il y a des expériences comme celle des squats
qui nous permettent à la fois de dénoncer la
spéculation immobilière et d’ouvrir des espaces
physiques où pouvoir vivre et développer nos
activités. Tout projet qui se convertit en expérience
vivante, en une autre forme d’organisation
sociale, même à petite échelle, est
intéressant.
La référence aux braquages des Solidarios [3] des
années 20 est clairement libertaire.
Te définis-tu ainsi ?
Nous les avons cités en tant que précurseurs de
l’action directe contre les banques. Je sympathise
avec pas mal d’idées libertaires, mais je
n’aime pas me définir, encore moins m’accrocher
à une idéologie fermée. Je crois que ce
monde nouveau, il faut le construire avec une
interaction entre théorie et pratique. Il n’y a pas
de meilleure théorie que celle qui s’appuie sur
des pratiques réelles, permettant ainsi d’en
inventer de nouvelles. Nous avons beaucoup à
apprendre des idées anticapitalistes du XIXe et
XXe siècles, mais en les situant dans le contexte
actuel.
Comment survivre à la crise financière et au
nouvel autoritarisme globalisé ?
Au-delà de la bulle spéculative, il y a une question
centrale : les limites de la planète ne permettent
pas la croissance infinie qui est la base
du système capitaliste. Cette croissance touche
à sa fin. Le futur va se construire en gérant la
rareté. D’en haut, par un fascisme new-look, ou
alors d’en bas. Ça signifie mettre en place des
alternatives autour de l’idée de décroissance,
par exemple. Nous devons nous organiser et
rejeter les solutions imposées, pour que la solution
vienne d’en bas. Mon insoumission bancaire
fait partie de cette recherche.
Existe-t-il par chez toi des associations de victimes
d’interdits bancaires ?
Je n’ai pas entendu parler d’associations ou de
communautés de pestiférés bancaires. Nous
avons appelé à en créer dans notre publication
et à travers notre forum [4]. Et ça a l’air de bouger
dans ce sens-là. Cette camaraderie pourrait
soulager l’existence de ceux et celles
qui ont cessé de payer, mais aussi en
encourager d’autres à le faire et à
vivre hors du système. Nous travaillons
à construire une forme de
vie qui soit viable et qui couvre les
nécessités réelles des gens.
As-tu conscience d’avoir dévoilé
un moyen jusque-là discret de
gagner sa vie sans travailler ?
Je ne crois pas avoir « grillé » ce
savoir-faire. J’ai dévoilé une
méthode et les banques se méfieront
un peu plus dorénavant. Peut-être
que l’acte individuel, jusqu’à
présent très minoritaire, sera rendu
plus difficile, mais le travail d’équipe va
se développer, et il a un potentiel bien
plus grand. Surtout si nous prétendons
changer les choses, et pas juste survivre
individuellement. De plus, celui qui pense
que les banques vont limiter leurs prêts se
trompe lourdement. Les banques ont besoin
de prêter pour faire des bénéfices.
Précisément, la crise mondiale actuelle est due
à une réduction des prêts bien malgré elles…
T’as pas des euros pour financer un journal de
critique et d’expérimentation sociales,mené
par une équipe de chômeurs allergiques à
toute autorité ?
Il ne reste plus grand-chose du fric disponible
au départ. Et je ne le gère plus moi-même. Nous
le réservons en cas d’imprévu, ou pour réaliser
une autre campagne comme celle du 17 septembre.
Mais si vous avez besoin de conseils
pour mener à bien une action comparable, ce
sera avec plaisir. ¡Saludos y fuerza !
Article publié dans CQFD n°60, octobre 2008.