UNE APOLOGIE de la colonisation
», a tranché Khalida
Toumi, ministre algérienne
de la Culture, à
propos d’Algérie, histoires
à ne pas dire. Né en 1947 d’une mère
judéo-berbère et d’un père oranais
d’origine catalane, Jean-Pierre Lledo,
cinéaste algérien, s’insurge : « Ce film a
été coproduit par la télé algérienne,
mais le visa d’exploitation n’a pas été
accordé. » Dans ce troisième volet
d’une trilogie [1], la caméra de Lledo
accompagne quatre Algériens qui,
comme lui, sont à la recherche de fraternités
passées, sacrifiées par
l’Histoire. « En 1962, mon père, communiste
et syndicaliste, a dû faire une
démarche administrative pour accéder
à la nationalité algérienne, alors qu’il
s’était battu pour l’Indépendance. Le
nouveau Code de la nationalité disait
que seuls les musulmans étaient automatiquement
algériens. J’avais quatorze
ans à l’époque. Je ne suis venu
(venu, pas revenu : ici, ce n’est pas mon
pays) en France qu’en 1993, quand les
intégristes m’ont menacé de mort. »
Plutôt que laisser l’Indépendance à
l’Algérie, la France a donné l’Algérie au
FLN, disent les mauvais esprits. « Dans
le film, Aziz lâche “Ils peuvent se la
garder leur indépendance !” Il dit bien
leur indépendance. Car il y a plusieurs
Algérie : l’Algérie des riches et celle des
pauvres ; l’Algérie des colonels,de la corruption,
et celle des gens simples.Comme
ceux qui disent “Ils peuvent se garder leur
islam”, parce qu’ils ne se reconnaissent
pas dans l’islam qui assassine. Ils ne
renient pas pour autant l’islam. » Aziz
a la légitimité pour le dire : les parachutistes
ont massacré vingt-trois
membres de sa famille. Il est persuadé
que son oncle Lyazid, chef de maquis, a
été abattu par les siens pour avoir
épargné des civils européens lors des
événements du 20 août 1955.« Quand ce
gars de ElAlia dit qu’il fallait tuer les
femmes parce que chez les Européens
c’est les femmes qui décident et qu’en les
terrorisant on allait précipiter leur
départ, il ne décrit pas des actes aveugles,
mais la pensée de ses chefs. C’étaient des
actes réfléchis, destinés à épouvanter.
L’objectif était d’en finir avec le système
colonial, mais aussi de se débarrasser de
ceux que l’on considérait comme étrangers.
Y compris les Juifs qui étaient là
avant les Arabes ! »
Les personnages que suit Lledo évoquent
tous, sans pour autant les idéaliser,
des relations de convivialité, non
exemptes de préjugés ou de paternalisme,
mais bien réelles. « Il y a eu une
complicité objective des deux camps
pour casser ces relations-là. Autant les
chefs nationalistes que les autorités françaises
avaient cet objectif déclaré.
L’expression “creuser le fossé communautaire”
était employée dans les deux
camps. Ni l’armée française qui prétendait
protéger la population européenne,
ni l’ALN qui prétendait construire un État
arabo-musulman, ne voulaient d’une
Algérie multiethnique. »
Brahim Senouci, maître de conférence
à Paris, reproche à Lledo de présenter
l’Algérie coloniale comme un « paradis
perdu », d’oublier de parler des exactions
de l’OAS ou de la ségrégation. À l’opposé,
Mohammed Harbi, historien et dissident
du FLN, déclare lors d’une projection :
« Ce film est anticolonialiste. » Selon
Lledo, il aurait aussi confirmé que certains
dirigeants nationalistes avaient
prôné un « nettoyage ethnique ».
« L’Algérie multiethnique était une réalité,
pas un fantasme. Depuis quatre, cinq
ans, des milliers de pieds-noirs retournent
en Algérie », pour revoir leur quartier.
« Ils y sont magnifiquement
accueillis. Vous croyez que s’ils avaient
tous été des salauds les gens leur ouvriraient
leur porte et les inviteraient à
manger le couscous ? C’est une réalité
oubliée, le film touche là un tabou. » Le
discours présentant deux blocs homogènes
et antagoniques, les colonisés et
les colonisateurs, est une caricature. « À
Constantine, ce vieux musicien décrit des
noces juives où il avait remplacé
Cheikh Raymond, malade:il dit qu’en
arrivant, il se demande si c’est des Juifs
ou des Arabes. Même musique, mêmes
plats, mêmes kaftans portés par les
femmes… Cheikh Raymond, figure de la
musique arabo-andalouse, a été assassiné
en pleine rue juste avant la fin de la
guerre. »
Le film finit sur un échec : l’exode des
pieds-noirs oranais. « Là-même où on
pouvait constater une fraternité s’approfondissant
au fil des ans, mais que les
hiérarchies ont décidé de nier par la violence.
» Tous ceux qui ont dû fuir
n’étaient pas « des colons de cravache et
cigare », comme disait Camus.
La dernière scène montre « Tchitchi le
rockeur », ex-cireur de chaussures et
dandy oranais, cloué sur une chaise roulante,
entouré d’amis qui voient en lui
l’emblème du quartier bariolé de
La Calère. Face à la mer, ils cherchent du
bout des lèvres les chansons espagnoles
qu’on entendait dans les fêtes. Boléro,
rumba… Une femme voilée chante
El Emigrante de Juanico Valderrama.
La guerre civile des années 90, entre
militaires éradicateurs et émirs islamistes
(où, là encore, les civils ont payé
le plus lourd tribut), n’est-elle pas le dernier
avatar de la même fiction monoculturelle ?
Une fiction imposée à feu et
à sang sur une terre qui, malgré les intégrismes,
a vu se mêler bien des identités.
Le film, qui oscille entre horreur et
tendresse, souligne une vérité bonne à
dire : les peuples méritent mieux que
ceux qui les gouvernent.
Article publié dans CQFD n° 55, avril 2008.