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CQFD N°055


RETROUSSEZ LES BOBINES

VIVA L’ALGÉRIE MÉTISSE !

Mis à jour le :15 avril 2008. Auteur : Nicolas Arraitz.
CINÉMA DE LA MÉMOIRE

UNE APOLOGIE de la colonisation  », a tranché Khalida Toumi, ministre algérienne de la Culture, à propos d’Algérie, histoires à ne pas dire. Né en 1947 d’une mère judéo-berbère et d’un père oranais d’origine catalane, Jean-Pierre Lledo, cinéaste algérien, s’insurge : « Ce film a été coproduit par la télé algérienne, mais le visa d’exploitation n’a pas été accordé. » Dans ce troisième volet d’une trilogie [1], la caméra de Lledo accompagne quatre Algériens qui, comme lui, sont à la recherche de fraternités passées, sacrifiées par l’Histoire. « En 1962, mon père, communiste et syndicaliste, a dû faire une démarche administrative pour accéder à la nationalité algérienne, alors qu’il s’était battu pour l’Indépendance. Le nouveau Code de la nationalité disait que seuls les musulmans étaient automatiquement algériens. J’avais quatorze ans à l’époque. Je ne suis venu (venu, pas revenu : ici, ce n’est pas mon pays) en France qu’en 1993, quand les intégristes m’ont menacé de mort. »
Plutôt que laisser l’Indépendance à l’Algérie, la France a donné l’Algérie au FLN, disent les mauvais esprits. « Dans le film, Aziz lâche “Ils peuvent se la garder leur indépendance !” Il dit bien leur indépendance. Car il y a plusieurs Algérie : l’Algérie des riches et celle des pauvres ; l’Algérie des colonels,de la corruption, et celle des gens simples.Comme ceux qui disent “Ils peuvent se garder leur islam”, parce qu’ils ne se reconnaissent pas dans l’islam qui assassine. Ils ne renient pas pour autant l’islam. » Aziz a la légitimité pour le dire : les parachutistes ont massacré vingt-trois membres de sa famille. Il est persuadé que son oncle Lyazid, chef de maquis, a été abattu par les siens pour avoir épargné des civils européens lors des événements du 20 août 1955.« Quand ce gars de ElAlia dit qu’il fallait tuer les femmes parce que chez les Européens c’est les femmes qui décident et qu’en les terrorisant on allait précipiter leur départ, il ne décrit pas des actes aveugles, mais la pensée de ses chefs. C’étaient des actes réfléchis, destinés à épouvanter. L’objectif était d’en finir avec le système colonial, mais aussi de se débarrasser de ceux que l’on considérait comme étrangers. Y compris les Juifs qui étaient là avant les Arabes ! »
Les personnages que suit Lledo évoquent tous, sans pour autant les idéaliser, des relations de convivialité, non exemptes de préjugés ou de paternalisme, mais bien réelles. « Il y a eu une complicité objective des deux camps pour casser ces relations-là. Autant les chefs nationalistes que les autorités françaises avaient cet objectif déclaré. L’expression “creuser le fossé communautaire” était employée dans les deux camps. Ni l’armée française qui prétendait protéger la population européenne, ni l’ALN qui prétendait construire un État arabo-musulman, ne voulaient d’une Algérie multiethnique. »
Brahim Senouci, maître de conférence à Paris, reproche à Lledo de présenter l’Algérie coloniale comme un « paradis perdu », d’oublier de parler des exactions de l’OAS ou de la ségrégation. À l’opposé, Mohammed Harbi, historien et dissident du FLN, déclare lors d’une projection : « Ce film est anticolonialiste. » Selon Lledo, il aurait aussi confirmé que certains dirigeants nationalistes avaient prôné un « nettoyage ethnique ».
« L’Algérie multiethnique était une réalité, pas un fantasme. Depuis quatre, cinq ans, des milliers de pieds-noirs retournent en Algérie », pour revoir leur quartier. « Ils y sont magnifiquement accueillis. Vous croyez que s’ils avaient tous été des salauds les gens leur ouvriraient leur porte et les inviteraient à manger le couscous ? C’est une réalité oubliée, le film touche là un tabou. » Le discours présentant deux blocs homogènes et antagoniques, les colonisés et les colonisateurs, est une caricature. « À Constantine, ce vieux musicien décrit des noces juives où il avait remplacé Cheikh Raymond, malade:il dit qu’en arrivant, il se demande si c’est des Juifs ou des Arabes. Même musique, mêmes plats, mêmes kaftans portés par les femmes… Cheikh Raymond, figure de la musique arabo-andalouse, a été assassiné en pleine rue juste avant la fin de la guerre. »
Le film finit sur un échec : l’exode des pieds-noirs oranais. « Là-même où on pouvait constater une fraternité s’approfondissant au fil des ans, mais que les hiérarchies ont décidé de nier par la violence.  » Tous ceux qui ont dû fuir n’étaient pas « des colons de cravache et cigare », comme disait Camus. La dernière scène montre « Tchitchi le rockeur », ex-cireur de chaussures et dandy oranais, cloué sur une chaise roulante, entouré d’amis qui voient en lui l’emblème du quartier bariolé de La Calère. Face à la mer, ils cherchent du bout des lèvres les chansons espagnoles qu’on entendait dans les fêtes. Boléro, rumba… Une femme voilée chante El Emigrante de Juanico Valderrama. La guerre civile des années 90, entre militaires éradicateurs et émirs islamistes (où, là encore, les civils ont payé le plus lourd tribut), n’est-elle pas le dernier avatar de la même fiction monoculturelle ? Une fiction imposée à feu et à sang sur une terre qui, malgré les intégrismes, a vu se mêler bien des identités. Le film, qui oscille entre horreur et tendresse, souligne une vérité bonne à dire : les peuples méritent mieux que ceux qui les gouvernent.

Article publié dans CQFD n° 55, avril 2008.


[1] Un rêve algérien, avec Henri Alleg (2003). Algérie, mes fantômes (2004).
Voir aussi L’oasis de la Belle de Mai, avec Denis Martinez (1996).





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