« JE SUIS UN CITADIN et je ne connais
rien à l’agriculture », se présente
Joseph Richard, membre de
l’Amap des Chartreux, à
Marseille. Mais depuis
qu’il est salarié d’Urgenci,
le monde rural lui semble moins
opaque. Née à Pamela, au Portugal, lors
d’un précédent colloque sur les Amap,
l’association Urgenci réunit pour la première
fois des Amap du monde entier
pour échanger sur leurs pratiques.
Aujourd’hui basée à Aubagne, elle est
soutenue par des financements de la
ville auxquels s’ajoutent ceux de la
région et de la communauté d’agglomérations.
Pour l’heure, Joseph se démultiplie : il
répond en anglais aux Japonais
membres d’une Teikei, indique la salle
de conférence aux Américains des
Community Supported Agriculture et
s’étonne devant des Québécois qu’il n’y
ait plus de café. Tabernacle ! Le café n’est
pas équitable ! Déjà que le repas offert
par la mairie d’Aubagne était industriel !
Toutefois, elle a déclassé une zone
constructible en zone agricole : 20 ha,
dont deux ont été alloués pour la création
d’une Amap . La chose est assez rare
en Provence pour être soulignée.
Jocelyne Fort,maraîchère près de Nîmes, râle
parce qu’on ne mange pas bio mais est ravie de
ces rencontres. Elle héberge un
couple de Portugais
membres des
Reciproquos : José
Gomes, apiculteur,et
une consommatrice,
Idalia José, appartenant au
Conselho de Odemira. Entre Douro et Tage, ces
Reciproquos sont des projets soutenus par
l’Europe et le ministère portugais de
l’Agriculture pour revitaliser les terres abandonnées.
Là-bas,on prend son cabaz hebdomadaire,
l’équivalent du panier hexagonal. « Les
produits sont traditionnels », affirme Idalia. Mais
pas biologiques. José raconte sa région de Saõ
Pedro do Sul, désertifiée, et comment les agriculteurs
ont mis en place, avec le projet Criar
Raizes (« Créer des racines »),une boutique,une
vente aux hôtels et des paniers délivrés à Viseu,
une ville de 50000 habitants toute proche.
Le facteur biologique semble inversement proportionnel
à l’industrialisation du pays. Ainsi,
les Teikei japonais, qui pour la plupart restent
de petites structures,sont tous en bio mais sont
opposés à la certification décidée par l’État.
Teikei signifie « partenariat ». On s’interdit les
intermédiaires et les organismes de contrôle qui
coûtent cher. Les Teikeis’appuient,comme dans
la tradition japonaise,sur trois grands principes :
recycler, réutiliser et réduire.Ils sont nés en 1965,
suite au scandale de Minamata et du mercure
retrouvé dans le lait. Au Japon, un foyer sur
quatre s’alimente avec ce système.

En Afrique, le démarrage des Amap est plus
lent. On compte le Cameroun, le Mali et le Togo,
d’où vient Pierre Kpebou, qui est devenu agriculteur
après une formation de comptable.Sans
travail, il est revenu à la terre près d’Amlamé.
« On livre le gombo, le piment et le haricot sous
un Apacam. » Dans ce pays long comme un
haricot et dirigé d’une main
de fer par le clan
Eyadema, cent deux
agriculteurs « amapiens » fournissent…
cent soixante-deux
familles ! « C’est que
chez nous, une famille c’est au moins dix personnes », s’esclaffe Oumar Diabaté, qui est venu du Mali. Installé à Bamakoro, il est venu
observer et comprendre,car ils n’ont fait encore
qu’une seule distribution dans son Amap.
Oumar s’étonne des SEL, Systèmes d’Échanges
Locaux : « Mais les SEL, c’est ce que les Occidentaux
ont supprimé en arrivant chez nous : le troc ! »
Plus au nord et plus urbanisés,
nos voisins belges ont créé les
Foodteams, des sortes d’équipes de
food décidée à résister au marché
libre. La partie se joue à trois, les
paysans dans leurs bois, les
consommateurs dans les cages en
face, et l’arbitre c’est Foodteams lui-même.
La crise de la dioxine de
1999 a donné le coup d’envoi de ces
Foodteams, qui se comptent désormais
par centaines.
New York fait figure de tête de pont
au pays de McDonalds et de
Monsanto. Les Community Supported
Agriculture y organisent des relations
paysans-producteurs,mais installent
aussi des jardins communautaires
avec l’aide de groupes comme les
Green Guerillas. Les habitants du
Bronx ou de Manhattan déplorent la
disparition de 67% des exploitations
agricoles en vingt ans. Plus de 1000
CSA ont déjà germé sur le continent
nord-américain.
Un peu partout naissent des structures de ce
type, de la Roumanie jusqu’en Malaisie. Jusqu’à
présent, ce sont les classes les plus aisées « culturellement » qui s’y inscrivent. Mais à ceux qui y voient un mouvement de repli sur soi et sur
son estomac, comme une aporie alimentaire, les
Amapiens répondent par des ponts jetés entre
les continents et des liens solides avec un monde
rural trop souvent perdu, tel un paradis à la
Milton.
Publié dans CQFD n°54, mars 2008.