On prétend que depuis sa
prison Milosevic dirigeait
toujours le pays et que,
malgré tout, beaucoup de
gens continuaient à voter
pour lui.
Aleksandar Zograf : Je ne
pense pas que cela soit tout à
fait vrai : son influence politique
en Serbie s’est affaiblie
quand il a perdu le pouvoir à
l’automne 2000. Des gens, liés
à la politique et encore plus au
business, ont continué à collaborer avec lui, plus qu’ils
n’étaient « sous son influence directe ». Le pouvoir de
Milosevic a été rendu possible grâce à la manipulation
et au racket, sous couvert de patriotisme. On suppose
que la clique rassemblée autour de lui s’est
emparée à titre d’intérêts privés de près d’un million
de dollars provenant de l’argent public, l’argent des
citoyens serbes. Cet écheveau complexe entre crime
et politique mettra des décennies à être démêlé. C’est
le peuple serbe qui en souffre le plus, lui qui a été
entraîné dans la guerre par une politique démente,
en même temps qu’il était victime du pillage par sa
propre oligarchie politique.
Peux-tu nous décrire la situation en Serbie après
la chute de Milosevic ? Quelle est la proportion de
chômeurs ? Quel est le salaire moyen ? Quel est le
coût de la vie ?
A. Z. : Depuis l’année 2000, on assiste à une hausse
du niveau de vie,mais cela se produit très lentement,
en partie parce que le Premier ministre Zoran Djindic,
qui persistait à mettre en place des réformes, a été
assassiné en 2003. C’est un pays qui avance et qui
recule en même temps. La paie moyenne se situe
autour de 200 à 300 euros, mais il existe aussi des professions très bien payées, dont la bureaucratie du pouvoir. Il y a d’énormes différences sociales, ainsi
qu’un fort taux de chômage dû aux longues années
de crise durant lesquelles nombre d’entreprises ont
périclité. La vie est maintenant moins chère qu’en
Europe de l’Ouest et un peu plus relax à cause du
tempérament méditerranéen, qui fait penser à une
sorte de Cuba des Balkans.
La Serbie est le dernier bastion communiste en
Europe de l’Est. Quelles sont ses relations avec la
Russie et la Chine ? Quelles sont les répercussions
de la mondialisation chez vous ?
A. Z. : Ha ! Difficile d’utiliser des expressions comme
« bastion communiste », car elles sont tombées en
désuétude. La Yougoslavie a été un pays communiste
de type soviétique pendant très peu de temps. Dès
1948, Tito a prononcé le « non historique » à Staline
et il a été un des fondateurs mouvement des non-alignés.
Ça a été l’un des seuls pays au sens culturel
et politique, à mi-chemin entre l’Europe de l’Est et
l’Europe de l’Ouest, avec tout ce que ça comporte
de bon et de mauvais. À Belgrade, en 1977, nous regardions
des clips punks à la télé nationale, alors que
dans les autres pays de l’Est étaient diffusés des
hymnes au travail. La situation a changé après la
chute du mur de Berlin et la guerre en Yougoslavie,
quand tous les autres se sont rapprochés du système
occidental alors que nous avons continué à nager
dans une sorte de limbe. Quant à nos rapports avec
la Russie, c’est avant tout une sorte d’exaltation
romantique, due à une proximité au niveau de la
langue, de la culture, de l’histoire et de la religion,
même si nous sommes physiquement distants. Nous
sommes plus près de Vienne, Rome, Paris ou
Athènes… Le lien avec la Russie s’est relâché, il était
plus fort quand il s’agissait purement de relations
d’affaires.
Comment se porte le monde parallèle des criminels
dont tu parles dans ton livre ?
A. Z. : La situation politique a déterminé la stratégie du
monde criminel. En ce moment, pendant que certains
caïds sont sous les verrous, le marché de la
drogue a pris un nouvel aspect, encore inconnu. Il
y a une mafia assez puissante enracinée dans le football,
même si les résultats sportifs n’ont jamais été
aussi peu couronnés de succès qu’aujourd’hui. Des
propriétaires de clubs de foot et des arbitres viennent
d’être arrêtés pour des matches truqués et des
détournements d’argent…
S’il gagne l’élection présidentielle, Nikolic,comme
Milosevic, a promis que le Kosovo ne serait jamais
indépendant. Combien de Serbes vivent là-bas ? J’ai
entendu dire qu’ils vivent dans la peur et qu’ils dorment
avec une arme sous leur matelas…
A. Z. : Le leader de droite Nikolic exploite la situation catastrophique
au Kosovo pour manipuler les émotions
des électeurs. Il est clair qu’un temps de crise est
idéal pour la manipulation politique. Des politiciens
déments font des promesses et les gens vont voter
pour eux, parce qu’ils sont désespérés et ne voient
pas d’issue. La crise du Kosovo est interminable. Les
politiciens serbes comme Milosevic n’ont jamais
réussi à intégrer la minorité des Albanais en Serbie,
et de l’autre côté, la politique albanaise soutenait
l’isolement et le séparatisme. Durant la crise et la
guerre de 1999, les forces serbes ont d’abord essayé
de chasser physiquement les Albanais du territoire
du Kosovo. Après ça, les Albanais ont, avec l’aide de
l’OTAN, chassé tous les Serbes du territoire, tout
comme les Bosniaques, Roms et autres minorités
nationales. C’était une guerre dans laquelle je ne
vois pas de « bons » ou de « mauvais »,mais seulement
de la bêtise et de l’ostracisme, y compris de
la part des forces internationales, qui ont « éteint
le feu avec de l’essence ». En résumé, celui qui
contrôle le territoire gagne tout, et les autres perdent
tout.Aujourd’hui il y a très peu de Serbes au Kosovo,
leurs biens sont pillés, leurs maisons brûlées, et les
forces internationales servent principalement à
maintenir le statu quo.
Pourquoi, selon toi, les Américains soutiennent-ils
l’indépendance du Kosovo ?
A. Z. : L’administration américaine à la fin des années 90
a décidé de se mêler de la crise provoquée par la
dislocation de la Yougoslavie, et de la régler dans
les plus brefs délais. Quand le conflit s’est intensifié
entre les séparatistes albanais et les forces
serbes, ils ont entrepris de bombarder villes et
infrastructures en Serbie et au Monténégro, et un
combat aussi sérieux ne pouvait s’achever qu’en
allant jusqu’au bout. La finalité de cette action était
d’amputer la Serbie de la province autonome du
Kosovo, ce qui s’est produit dès la fin de la guerre
de 1999, quand tous les habitants et l’administration
serbes ont été chassés. De fait, le Kosovo a été
pratiquement proclamé État indépendant. Ce à
quoi s’oppose le gouvernement serbe du moment,
et même les partis d’orientation démocratique,
principalement parce qu’il n’est pas dans les
usages du monde politique de faire cadeau d’une
partie de son territoire, surtout contre sa volonté,
et de surcroît pris de force.
Quel est selon toi le meilleur scénario qui puisse se
produire chez vous ?
A. Z. : Je ne sais pas, je ne m’occupe pas d’analyse politique,
mais de bande dessinée. Ce serait bien que la Serbie
fasse partie de l’Union européenne, cela calmerait
les tensions existantes et conduirait à mettre de
l’ordre dans le chaos qui règne. Les infrastructures
sont dans un état désespéré, une bonne partie de
l’économie ne fonctionne plus. D’un autre côté, il y
a ici une vie, une vie normale, j’ai beaucoup d’amis,
je connais un grand nombre de gens talentueux et
adorables, et je pense qu’il y a une vitalité dans cette
région, capable de surmonter les pires crises.
Vestiges du monde (traduite du serbe par Miriana Mislov), qui paraît ce mois-ci chez L’Association, compile les chroniques graphiques d’Aleksandar Zograf pour l’hebdomadaire serbe Vreme (Le Temps). Il y aborde en toute liberté des thèmes aussi divers que l’histoire des Balkans, l’invention du terme sex-appeal, les apparitions d’Elvis Presley, les journaux des années trente, Dachau, les stars de Hollywood ou la brocante. Un univers caustique et mélancolique, éclectique et politique, qui lance la collection « Espôlette ».
Publié dans CQFD n°53, février 2008.