EN CE BEAU MATIN DE JANVIER, plus de 1500 personnes sont
venues assister aux funérailles traditionnelles. Parmi ses
compagnons de lutte réunis en cercle autour du cercueil,
certains étaient présents le jour
où, âgé de 22 ans, Matias
tomba. Ils durent quitter le terrain
qu’ils comptaient occuper sous les tirs des
carabiniers,emportant son corps inanimé.
Atteint d’une balle dans le dos, un poumon
transpercé, Matias avait tenté de fuir,mais,le
souffle court,il n’avait pas pu franchir le fossé
de quatre mètres de profondeur qui sépare la
communauté du terrain particulier. Jorge
Luchsinger, petit-fils de colons suisses et propriétaire
du terrain,a fait creuser ce fossé afin
de se protéger – la garde policière n’étant pas,
selon lui, suffisante – des communautés voisines.
« Il ne manque plus que les miradors »,
commente-t-il plaisamment.La vingtaine de
personnes qui accompagnaient Matias décidèrent
de ne pas abandonner le corps,de peur
que les carabiniers n’essaient d’effacer leur
crime.Poursuivis par plusieurs patrouilles,ils
parcoururent une dizaine de kilomètres en
portant sa dépouille. Finalement, avec la
médiation de l’Église, le corps fut remis aux
autorités après une journée de tractations,
après avoir obtenu l’assurance que les carabiniers
ne le manipuleraient pas.
Face au cercueil, un jeune activiste prend la
parole pour saluer la mémoire du défunt et le
consacrer martyr de la cause mapuche : « Nous sommes venus ici le visage
découvert. Même si peut-être demain nous sommes tous arrêtés, nous savons
que notre lutte est légitime et que nous avons raison de la mener. Le frère
Matias était conscient des risques qu’il prenait en
participant à ce processus de reconstruction
de notre territoire et de notre peuple. Son
combat ne sera pas vain. Pour nous, il est
un exemple et nous suivrons ses pas jusqu’à
la libération du peuple-nation mapuche.
Marichiweu [Dix fois nous vaincrons] !!! ». Le cri parcourt la foule, non sans
quelques sanglots, autour du cercueil couvert de fleurs. Chacun donne son
témoignage, des messages de peine et de résistance, les souvenirs partagés
avec Matias, ce qu’il avait dit, ce qu’il avait fait.
Qu’a donc fait Matias pour finir « martyr » ? Après avoir grandi dans les
quartiers populaires de la capitale, Santiago, il part à Temuco, centre du
territoire ancestral mapuche, pour y étudier l’agronomie. Très vite, il s’engage
dans les groupes de soutien aux prisonniers politiques. Ces prisonniers,
au nombre d’une quinzaine, membres et dirigeants de communautés
ou simples militants, furent, pour certains,condamnés à des peines
de cinq à dix ans de prison ferme. Accusés
« d’incendie terroriste » lors de procès où le
gouvernement n’a pas hésité à appliquer une
loi antiterroriste héritée de la dictature de
Pinochet.

Depuis une dizaine d’années, de nombreux
organismes internationaux ont pointé du
doigt la criminalisation de la protestation
sociale mapuche. L’État chilien pratique la
politique de la carotte et du bâton.À ceux participant
aux réseaux clientélistes des « partis
pour la Démocratie » et des institutions, de
maigres subventions sont octroyées. Par
contre, une « place au chaud » dans les geôles
chiliennes attend ceux qui élèvent la voix et
récupèrent les terres spoliées. Ces terrains
sont généralement aux mains de multinationales
forestières ou de grands propriétaires
fonciers. La case prison est précédée par de
violentes perquisitions dans les communautés,
durant lesquelles les carabiniers
rudoient femmes, enfants et vieillards.
Mais la presse s’entête à parler de « violence
mapuche » pour requalifier cette répression
en « conflit ». Un conflit où tous les morts sont
du côté mapuche. On évoque en priorité les
risques de fuite des investisseurs, on s’apitoie
sur le sort de ceux qui voient leurs milliers
d’hectares encerclés et menacés par ces sauvages. Les paysans mapuche,
eux, ne possèdent généralement pas plus de cinq hectares par famille.
Ce sont les grands propriétaires, pour la plupart descendants de colons
européens, qui font la loi dans ce Farsouth chilien. Nostalgiques de la dictature
et se plaignant d’être abandonnés par le pouvoir central,
ils ont formé des milices armées,suspectées de réaliser « des auto-attentats » pour justifier l’emprisonnement des dirigeants revendiquant
leurs terres.
Descendants de ceux qui ont dû migrer à la ville, de plus en plus
de jeunes partent à la reconquête de la dignité mapuche et des territoires
ancestraux. Matias Catrileo était l’un d’eux. Certains sont en prison,
d’autres dans la clandestinité. « Nous sommes un peuple qui a toujours vécu
ici, qui est né ici et qui mourra ici », déclarait Matias, de façon prémonitoire,
dans une vidéo aujourd’hui diffusée sur Internet (http://mapuche.free.fr).
Article publié dans CQFD n° 53, février 2008.