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CQFD N°052


CQFD CUISINE SON EX-CORRESPONDANT AU PENITENCIER

JANN-MARC ROUILLAN RACONTE SA SEMI-LIBERTÉ

Mis à jour le :15 janvier 2008. Auteur : Gilles Lucas, Nicolas Arraitz.

Comme nous l’avions annoncé, notre correspondant permanent au pénitencier change de poste. En attendant qu’il reprenne ses marques et nous écrive une chronique de son retour (pour l’instant intermittent) au pays du dehors, nous avons bavardé avec lui autour d’un café brûlant. Alors, Jann-Marc, dis-nous un peu…

Jann-Marc Rouillan : Je ne sais pas ce que ça va donner en parole libre…

CQFD : T’en fais pas, on va te cuisiner proprement !
J.-M. : Ça va être ma fête ? Je préfère écrire une chronique, finalement ! [rires]

Tu as déjeuné ?
J.-M. : Oh oui ! Ma journée commence à 5 heures. À 6h50, je suis prêt. Plus vite je décarre, mieux c’est. Moi qui ai toujours été contre le boulot, les jours fériés me filent les boules ! Le week-end, c’est férié de chez férié : enfermé à double tour ! Là où nous sommes, il n’y a rien. Le couloir, une mini-cour de promenade. Les discussions entre taulards. Un peu plus variées que d’habitude : comme les gars sortent, ils ont plus de choses à raconter. Des embrouilles à cause des gremlins, qui se volent, se chicorent. Ce sont des peines courtes, des jeunes mecs qui se foutent de « remonter en haut », en grand quartier, pour reprendre leur peine normale. Dans les centrales de sécurité (CS), on n’a pas de contact avec ce genre de population pénale. Les CS, c’est 2 à 3 000 personnes en France. Plus 2 à 300 mecs en quartier d’isolement. Une population très réduite dans la masse des prisons. Moi je n’ai jamais connu la détention normale. La haute sécurité, c’est un régime pénitentiaire qui devrait durer deux, trois, cinq ans pour les mecs les plus chauds, mais nous, nous y avons fait toute notre détention. Sauf Nathalie et Joëlle : au bout de douze ans de maison d’arrêt (déjà un record), on les a envoyées au centre de détention de Bapaume, par manque de CS pour femmes.

Tes nouvelles conditions de détention ?
J.-M. : Plus de confort, plus de liberté de circulation, nous avons la clé de la cellule, mais ce n’est que le droit de s’enfermer soi-même ! On y est confronté à une population en état de délabrement social, intellectuel, culturel… Les gremlins ne regardent que MCM : des clips R’n’B, toujours les mêmes, et des pubs pour jeux vidéos. Que peuvent-ils faire dehors… Peut-être portier, ou vigile, pour ne pas perdre l’habitude de tenir les murs… Il y en a un qui bosse comme croque-mort. Dimanche, ils ne voulaient pas le laisser sortir. Il a dit : « Mais enfin, il faut bien que j’aille enterrer les gens ! » Voilà sa réinsertion : le jour il creuse des tombes, la nuit il dort en prison. C’est dur à dire, mais pour moi, la liberté c’est le travail… Cet après-midi, je serai en RTT, et mes RTT je les passe aux Baumettes. Putains de 35 heures ! Elles me renvoient en taule ! Pour situer cette liberté par le travail, il faut connaître l’histoire de la zonzon. Pour recadrer les classes dangereuses, le vagabondage, la petite délinquance, il y a eu le travail obligatoire, les galères, le bagne… C’est le travail pénal qui a introduit la prison. Là, avec la nouvelle méthodologie, la probation fait suite à la prison. C’est compliqué, le crédit de peine. Avant, on te donnait des grâces. Là, on te « prête » des jours en moins, mais à la fin, tu tombes dans le cycle de la probation et si tu ne te soumets pas aux exigences (travail, domicile et assignation), le juge d’application des peines peut te les faire payer, cash. Et tu replonges. On ne veut pas que les mecs partent dans la nature, alors on a trouvé un système pour qu’ils fassent non seulement leur temps en prison mais en plus, qu’après, ils soient soumis au travail obligatoire. Que tu bosses, dans un monde qui a réduit le marché du travail au minimum ! Avec la probation, on entre dans un système de rentabilisation, très américain, qui gère des mecs de plus en plus agressifs.

Une histoire de discipline sociale plus que de rentabilité, non ?
J.-M. : Oui, mais tu subventionnes ta probation sur ta paye ! Moi, on me laisse à peu près 650 euros par mois. Heureusement que je suis nourri-logé ! Imagine un mec isolé. La probation nous soumet au seuil de pauvreté.

Raconte-nous ta sortie.
J.-M. : Ce matin, j’ai demandé à la guichetière si 12 euros c’était le prix du ticket de bus à l’unité… Elle m’a regardé bizarrement. En fait, je n’ai jamais vécu normalement. Depuis mon adolescence, je suis passé de la clandestinité à la prison et de la prison à la clandestinité. Mon rapport à la normalité, c’est celui du clando qui doit ressembler aux gens qu’il croise dans la rue pour se fondre dans la masse. Je n’ai aucun rapport à l’argent, par exemple. Avant, nous avions notre organisation financière qui nous permettait de vivre sans travailler. Tu avais de l’argent pour faire semblant, pour meubler ta planque… J’ai eu la première fiche de paye de ma vie, là, début janvier.

Comment ça s’est passé quand ils t’ont lâché sur le trottoir, le premier jour ?
J.-M. : Tous les chefs étaient là, à 6h50, dans la cour d’honneur. Quand ils ont réalisé que je n’avais jamais eu de perm’, ils ont paniqué. Comment me gérer ? Nous sommes sortis dans un fourgon banalisé, avec vitres fumées, et on m’a éjecté devant l’arrêt de bus de l’église de Mazargues, avec ces platanes taillés, fantomatiques. J’étais encadré par deux éducatrices, comme des gendarmes. Au boulot, nous étions assiégés par la presse, il ne fallait pas que je m’approche des fenêtres. Dans le métro, les vigiles sont intervenus avec les chiens pour écarter les journalistes et permettre la fermeture des portes. Les passagers étaient assez sympas. Deux petites beurettes sont venues me demander : « Mais vous êtes une star de quoi ? » J’ai dit : « Je suis une star de la justice. » Après, j’ai vu qu’il y avait ma photo prise à mon arrivée le matin dans un gratuit du soir. Donc, les gens (qui ne lisent que ça, c’est impressionnant) connaissaient ma gueule. Quelle impression de vide aujourd’hui dans le métro ! Avant, tu voyais les gens lire Libération ou L’Huma en partant bosser. Les longues peines veulent savoir ce qui se passe dehors, mais dehors, les gens ont perdu pied, au niveau intello. Même les murs ont perdu la parole. À part les grafs de la culture hip-hop, qui se résument à la signature de l’auteur… Au restau, les conversations… Communiste ? Soixante-huitard ? C’est ringard ! La critique sociale est réduite à des cercles isolés. En 68, j’étais lycéen, c’est passé vite. On a eu le temps de jeter quelques pierres et puis c’était fini. Mais après, en 69-70, le mouvement antagonique s’est structuré, il y avait des manifs tous les jours. Je suis resté sur cette lancée.

On est à Marseille. Rien ne bouge, puis quand il y a un mouvement, les plus grosses manifs, c’est ici.
J.-M. : Je sais que Marseille est une ville paradoxale, avec une grande histoire sociale. Pas mal de gens m’ont salué dans la rue. Aux Baumettes, les gremlins sont venus me dire « Monsieur, on te voit sur M6 ! » : j’étais entré dans leur réalité ! À Paris, je n’irai pas avant longtemps. J’ai au moins un an de semi-liberté, plus dix ans d’interdiction dans trente-neuf départements (ça date de la fin du xixe siècle : tous les départements frontaliers, toutes les villes de plus de 200 000 habitants…). Ma semi-liberté peut être maintenue jusqu’à trois ans. Avant, les agents de probation considéraient qu’il ne fallait pas dépasser un an, car après, ça devient pesant et le mec risque de se mettre en cavale. Maintenant, ils s’en foutent, si tu ne rentres pas on te considère comme évadé, et tu retournes au mitard, puis à ta peine initiale.

La conditionnelle, ça veut dire que tu ne retournes plus en taule le soir ?
J.-M. : Voilà. Tu dois bosser, pointer, payer de très grosses sommes à la partie civile, passer tous les mois devant le juge. Sans aucune prime, ni alloc’, ni aide de retour à l’emploi, et tu dois payer un loyer, avoir un domicile fixe… Frappé d’infamie : interdiction de faire de la politique, de voter…

Autre impression sur l’existence dehors ?
J.-M. : Je ne peux pas sortir le soir… Ma vision est partielle. L’autre jour, arrivé trop tôt, j’ai marché dans les rues pendant une heure. Je suis arrivé en haut des escaliers de Saint-Charles, au lever du jour. Tu sais, les vieux taulards se disent : « On ne regardait pas assez les endroits où on vivait, dehors. » Là, je me suis arrêté et j’ai regardé la ville. En taule ou quand tu apprends que tu n’en as plus pour longtemps, tu entres dans un autre rapport à l’existence. Moi j’ai eu les deux : la taule et le toubib qui m’a dit « Vous n’en avez plus que pour deux ans »… Bon, ça s’est arrangé depuis. Là, ton quotidien prend un autre timing. On arrête tout, on prend le temps de regarder.

C’est une nouvelle vie qui commence ?
J.-M. : Non, pas du tout. Sinon ce serait un enterrement. Si je renonçais à cette vie qui a commencé pour moi en Mai 68, je crèverais.

Publié dans CQFD n°52, janvier 2008.






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