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CQFD N°048


UN KIOSQUIER RUINÉ PAR LA MAIRIE DE MARSEILLE

LE TRAMWAY M’A TUÉ

Mis à jour le :15 septembre 2007. Auteur : Nicolas Arraitz.

La réhabilitation urbaine a ses victimes. Et pas seulement les chômeurs, les SDF et les immigrés, « toute cette faune insupportable  », comme dit Renaud Muselier. Gérard, le marchand de journaux préféré de CQFD, a été mis sur la paille par le chantier du tramway. Contraint à mal vendre son kiosque, il connaît aujourd’hui le blues du Rmiste.

IL METTAIT TOUJOURS notre canard bien en vue, cet ancien camionneur breton venu se réincarner en marchand de journaux sous le soleil provençal. Mais Gérard a été emporté par la vague de « la reconquête du coeur de ville » et son cheval de Troie nommé tramway. Début juillet. On a rendez-vous sur la terrasse du Sicilien. Pur hasard, on tombe sur l’inauguration du nouveau tram par le nouveau président. Notre café à peine servi, voilà que passent les ombres chinoises de la politique nationale derrière les vitres fumées du suppositoire high-tech fabriqué par Bombardier. En guise de ferveur populaire, les organisateurs ont disposé d’un groupe de dix à quinze militants UMP trottant au cul du wagon de queue en scandant « Sar-ko-zy-Sar-ko-zy  ». Derrière ce maigre peloton s’essouffle un caméraman : en plan serré, on obtient un effet de foule, nickel pour le JT. Mais pour comprendre, il faut voir les choses ailleurs qu’à la télé : autour, il n’y a que tireurs d’élite, policiers à oreillette et employés municipaux réquisitionnés pour faire la claque. Les passants passent, indifférents, et sinon, ils sont maintenus à distance par le service d’ordre. Cette manoeuvre quasi militaire vise à travestir une ville qui s’entête à puer la sueur et le gaz d’échappement. Le cortège des illusionnistes s’éloignant, Gérard me raconte sa ruine.

« Après vingt ans sur les routes, je croyais avoir trouvé le moyen de vivre tranquille, loin des poids lourds qui t’éreintent avant l’âge.  » En février 2003, avec ses économies, il rachète le kiosque de presse du square Stalingrad. Bien placé, dans l’axe de La Canebière, Gérard ne voit pas d’un mauvais oeil l’arrivée du tramway : la mairie promettait une ville neuve, toute propre, peuplée de clients solvables. Mais c’était sans compter sur le deuxième volet du projet : évincer les petites gens pour favoriser la venue d’une population « qui paie des impôts  », comme dit monsieur le maire. « J’en payais, des impôts, pourtant  », se souvient Gérard. Le kiosque commençait à bien marcher. « Le samedi matin, avec le marché aux fleurs, je faisais une caisse de 1 200 euros.  » Pas feignant, avant d’ouvrir à 6 heures du matin, il livrait La Provence aux boulangeries du quartier. « J’ai fait 45 000 euros de chiffre d’affaires en 2005, mais plus que 10 000 en 2006, à cause des travaux. » Gérard n’ayant pas de cousin à la mairie, il a basculé un jour dans le camp des indésirables. Le 8 octobre 2004, la communauté urbaine délivre un « arrêté modificatif d’autorisation », n°04/329/CC. Notre ami « pourra continuer à exploiter son commerce pendant la durée des travaux concernant l’opération Tramway mais […] le kiosque pourra être déplacé selon les nécessités du chantier. » Ce flou administratif s’avère fatal : en janvier 2006, au lieu d’être déplacé, le kiosque est encerclé de palissades, avec comme seul accès un étroit passage d’une dizaine de mètres de long, en coude, genre coupe-gorge. Escamoté, submergé de bruit et de poussière, Gérard se voit avalé par le chantier. Cette situation durera jusqu’au mois de mai, pour encore empirer : sans préavis, le kiosque est tout bonnement supprimé jusqu’à la fin juillet. La communauté urbaine ne fait aucune proposition d’indemnisation. Les fonctionnaires à qui il s’adresse découragent Gérard d’entamer la procédure, « qui de toute façon ne sera prise en compte qu’à la fin des travaux »… Il y perd son latin, et aussi un temps précieux. « Alors que mes ventes étaient en chute libre, les taxes à payer s’accumulaient, calculées sur les bénéfices de l’année précédente.  » Dans l’impossibilité de payer ses créanciers, il signe un compromis de vente le 31 mai 2006. Mais au bout de cet été néfaste, l’acquéreur l’oblige à signer un avenant, ramenant le prix de cession (28 000 euros) à… 10000 euros. Pris à la gorge, il accepte.

Aujourd’hui au RMI, Gérard est poursuivi par les NMPP en recouvrement d’impayés. Le chantier enfin levé, le visage lifté du centre-ville apparaît. « Les nouveaux proprios vont vite retrouver les ventes qui font la valeur réelle du fonds  », prophétise l’ex-kiosquier, amer. Pionniers optimistes de la reconquête, ceux-ci ont retiré le présentoir des revues politiques pour le remplacer par deux tourniquets à cartes postales. Et le tram ? « Il est bien joli, mais faut pas le prendre pour aller travailler  », raillait l’autre jour une passagère. « Il est déjà tombé en panne deux fois sur les trois que je l’ai pris !  » Et Gérard ? Il traîne son blues pendant que son avocat ferraille contre la puissance publique. De temps en temps, il rend visite à son ex-voisine, la kiosquière du cours Joseph-Thierry. Il y salue ses anciens clients. Mais la matrone qui régente son ancien kiosque l’a morigéné en brandissant le contrat de vente. « Elle me soupçonne de servir d’appât pour détourner sa clientèle, et une clause de non-concurrence m’interdit toute activité similaire dans un rayon de cinq kilomètres pendant cinq ans.  » Écoeuré, Gérard n’apparaît plus que furtivement dans le quartier. « Le commerce, c’est la guerre. Le représentant de La Provence vérifiait tous les jours si j’utilisais pas leur présentoir pour Le Ravi [1]. » Il rêve de s’exiler à Madagascar. Suffisamment loin pour pouvoir vendre des journaux si ça lui chante.

Article publié dans CQFD n° 48, septembre 2007.


[1] Journal satirique régional.





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LE TRAMWAY M’A TUÉ
Elisabeth | 27 septembre 2007 | Le tramway m’a tuer
Bonjour, Article sur le marchand de journaux de la place Stalingrad : Pour y avoir acheté des journaux et Libé le matin en allant au boulot,j’avais sympathisé avec Gérard ,autant plus que son accent breton me rappelait des chouette souvenirs ! Peut-on faire qq chose pour lui ? Comment l’aider ? De toute façon transmettez-lui ,si vous pouvez,mon très amical souvenir. Elisabeth Bretonne de Pleubian
 

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