LE BILLET DE TRAIN EST UN ACTE DE PROPRIÉTÉ. Gare à celui qui s’accapare la place 42, côté fenêtre, voiture 8, dont il n’est pas propriétaire en titre. À lui, à nous, le plein usage de cet ordonnancement géré par ordinateur qui réduit les plaisirs du voyage à un face à face avec le dossier du siège de devant et à l’occupation de l’espace sonore par des bribes de vie privée clamées dans les téléphones portables. Plus de paniers odorants déballés dans le cercle du compartiment. Plus d’errance dans le couloir pour fumer un clop et partager la barre d’appui des fenêtres du couloir. Plus de choix d’une place selon l’humeur ou les occupants. Plus de hasard. C’est l’aventure qu’il faut étrangler et ne plus la laisser qu’assujettie aux conditions des marchands. Le plaisir du voyage ne réside que dans l’intention du départ et dans l’arrivée. Entre ces deux moments, rien, le vide anonyme et l’impatience d’arriver, seuls restes de l’émerveillement volatil devant la technologie. Dans cet univers glacé agencé selon les normes du confort modélisé, la conversation de fortune
ressort de l’exploit, la rencontre du miracle.
En attendant les robots, IDTGV, une de ces créatures obscures de la SNCF avec les Thalis, Téoz et autres Prem’s, vient de créer un nouveau service qui se propose, pour cinq euros, de mettre en relation par Internet des clients voyageant dans le même train. Ceci afin « d’optimiser d’une manière ludique leur temps de trajet en partageant avec d’autres voyageurs les mêmes centres d’intérêts ». Il va de soi qu’une telle initiative ne peut être en rien associée à un quelconque proxénétisme : « En aucun cas, les services de l’éditeur ne pourront être assimilés à ceux d’un club de rencontres amoureuses entre adultes consentants. [1] » Le prestataire précise que les enfants mineurs sont exclus de cette offre et « conseille [aux utilisateurs] de prendre toutes les précautions nécessaires lorsqu’ils rencontrent d’autres personnes pour la première fois ». Il est demandé au client, qui sans ce service ne serait rien moins qu’un barbare, de « rester correct et courtois, de ne pas porter atteinte à l’ordre public ou enfreindre volontairement la loi, de respecter la vie privée des autres utilisateurs et la confidentialité des informations échangées… »
Ici comme partout, la suppression méthodique de ce que permet la vie développe en parallèle une activité de recomposition façon puzzle de cette richesse encombrante. Marchands et cybernéticiens sont les uniques interlocuteurs de ces think tanks disséquant les comportements
humains. Viendra le temps où l’ultime référence des capacités humaines sera l’avant-dernière génération d’ordinateur devenue obsolète. Reste que toutes les perspectives sont ouvertes. Un nouveau service serait d’ores et déjà programmé et porterait l’ambition d’apprendre aux clients à s’asseoir et à respirer.
Article publié dans CQFD n° 40, décembre 2006.